Face à une souche sans vaccin validé et à un terrain sécuritaire explosif en RDC, l’infectiologue Renaud Piarroux craint une propagation du virus difficile à contenir.Pendant qu’une partie du monde scientifique et médiatique se concentre sur le hantavirus et ses trois décès (à ce jour), il est un autre fléau, bien plus létal, bien plus meurtrier, qui frappe. Dix ans après la fin de la dernière épidémie de grande ampleur en Afrique, le virus Ebola connaît une résurgence inquiétante en République démocratique du Congo (RDC).À cette heure, et malgré une recension difficile, déjà plus de 80 décès seraient liés à ce virus, et plus de 300 cas détectés. Une situation qui a poussé l’Organisation mondiale de la santé à relever son niveau d’alerte à « urgence internationale » face à l’épidémie, une première pour le virus Ebola.« C’est un niveau d’alerte rarement déclenché », explique Renaud Piarroux, professeur à Sorbonne Université, chercheur à l’Institut Pierre Louis d’épidémiologie et de santé publique, auteur de Sapiens et les microbes, les épidémies contemporaines (éditions du CNRS). « Il survient au moment d’épidémies de taille suffisamment grandes et internationales, sans être un risque pandémique immédiat, mais qui peuvent déclencher une épidémie à la fois très meurtrière et sur plusieurs pays. Ici, en l’occurrence, en Ouganda et en RDC. »« L’urgence de santé publique de portée internationale » (USPPI) est, depuis 2024, le deuxième niveau d’alerte le plus élevé de l’OMS, derrière celui d’« urgence due à une pandémie ».Près de 2 300 morts entre 2018 et 2020« C’est une maladie très létale », précise l’expert. Son taux de létalité moyen est d’environ 50 %. Selon l’Institut Pasteur, au cours des flambées récentes, il oscillait de 25 % à 90 %. « Mais pas extrêmement contagieuse », s’empresse-t-il d’ajouter. D’autant que « si par hasard il y avait un cas dans un pays du Nord, il y aurait une surveillance autour de ce cas. Lors de l’épidémie de 2014 en Afrique de l’Ouest, il y a eu un cas aux États-Unis et en Espagne. Les autorités sanitaires sauront prendre les mesures nécessaires ».Si le chercheur ne craint pas une pandémie mondiale, la situation en RDC, qui a connu une quinzaine de flambées épidémiques depuis 1976, ne le rassure pas. « Même si le ministère de la santé de RDC a une grande expérience de cette situation, il va tout de même être confronté à la fois à une population difficile à atteindre et dans des conditions de sécurité très compliquées. Il en résultera un coût très élevé des opérations qui devront être menées dans un environnement à risque. » La province d’Ituri, au nord-est de la RDC, où a éclaté cette épidémie, est en effet touchée par des violences de groupes armés, ce qui rend notamment difficile l’accès aux soins.« Dans le contexte d’un pays en crise, la transmission peut être d’autant plus facile qu’il y a une grande méfiance de la population vis-à-vis des autorités politiques, surtout lorsque les soins n’amènent pas à la guérison », ajoute Renaud Piarroux. Selon les chiffres de l’OMS, le virus a fait plus de 3 000 morts au total, dont près de 2 300 morts rien qu’entre 2018 et 2020.Pas de vaccin pour cette soucheConcernant les vaccins, deux ont été validés : Ervebo de Merck et Zabdeno de Johnson & Johnson. Ils réduisent fortement les risques de décès pour les malades et nouveau-nés des mères malades. Cependant, ils ne fonctionnent que sur une seule souche, Zaïre, sur laquelle le monde scientifique a pu travailler depuis 2014. « Actuellement, nous ne sommes pas sur la même souche », rappelle Renaud Piarroux, puisque c’est la souche Bundibugyo qui sévit en RDC.Tout comme la souche Soudan, aucun vaccin n’a été validé. « Jusqu’ici, seules deux épidémies avaient été rapportées en rapport avec cette souche. », souligne le chercheur. « Personne ne crée un vaccin pour quelques dizaines ou centaines de cas et on ne peut généraliser en disant : “Ça marche sur la souche Zaïre, donc ça va marcher sur la souche Boundibugyo.” »Le paradoxe suscite l’étonnement : le monde entier a les yeux rivés sur le hantavirus et sa poignée de décès, « une épidémie à forte composante médiatique », ose Renaud Piarroux, quand le virus Ebola « peut être une épidémie très meurtrière, longue et très difficile à contrôler ».« L’épidémie vient d’être annoncée alors qu’il y a déjà 80 morts », tance-t-il. Tout cela parce qu’aucun signe ne prouve aujourd’hui qu’il pourrait se diffuser en Europe, en Amérique ou en Asie. « Il y a peu de chances qu’Ebola s’étende au-delà de l’Afrique, mais ça suffit pour être un vrai point de fixation et de complexité dans l’est de la RDC. Il faut mobiliser des fonds, se donner les moyens de lutter contre cette épidémie », appelle-t-il de ses vœux. Histoire que la population ne vive pas, de nouveau, le même cauchemar.