REPORTAGE. Derrière la complicité affichée entre Emmanuel Macron et Abiy Ahmed, la France tente de consolider sa place dans une Éthiopie au cœur des recompositions africaines.Après l’Égypte et le Kenya, Emmanuel Macron s’est envolé le 13 mai vers l’Éthiopie, dernière étape de sa tournée africaine. Malgré un programme chargé, comprenant des échanges avec le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres et avec le président de l’Union africaine (UA) Mahmoud Ali Youssouf, son hôte, le Premier ministre Abiy Ahmed, a tenu à offrir une visite guidée de la capitale au président français. Macron connaît déjà bien Addis-Abeba où il s’est rendu en 2019 et en 2024. La capitale se transforme cependant à vue d’œil dans le cadre du controversé projet dit « du développement du corridor ». Abiy Ahmed a lui-même pris le volant pour conduire le président au Palais national, dont la rénovation a été financée à hauteur de 25 millions d’euros par l’Agence française de développement.Puis, le Premier ministre a dérogé au programme prévu pour emmener le chef d’État au Musée des sciences et enfin au cœur du « projet Chaka », cette future ville « intelligente » nichée dans les collines surplombant la capitale où le Premier ministre se fait bâtir un palais aux dimensions pharaoniques. Si la relation semble fusionnelle entre les deux quadragénaires, c’est avant tout en raison de leurs intérêts réciproques.« Un marché économique gigantesque »« La France entretient de bonnes relations avec l’Éthiopie car cette puissance économique peut facilement influencer le reste de l’Afrique, estime Abeselom Samson, fondateur du cercle de réflexion panafricain Shengo Global et membre de l’Institute for Economics and Peace basé à Addis-Abeba. Ce rapprochement, qui dure depuis plusieurs années, intervient alors que la France tente de faire évoluer son approche avec le continent pour passer des rapports postcoloniaux à la collaboration et à la coopération. »Ce partenariat repensé avec l’Afrique était au cœur du sommet « Africa Forward » qui s’est tenu à Nairobi les 11 et 12 mai. En organisant pour la première fois ce rendez-vous dans un pays anglophone, l’Hexagone acte la nécessité d’élargir ses réseaux face au sentiment anti-français qui se développe dans les anciennes colonies de l’ouest et du Sahel. En tant que deuxième nation la plus peuplée du continent, moteur économique de l’est africain et accueillant le siège de l’UA, l’Éthiopie fait figure de partenaire incontournable. La France entretient de bonnes relations avec l’Éthiopie car cette puissance économique peut facilement influencer le reste de l’Afrique.Abeselom Samson, fondateur du cercle de réflexion panafricain Shengo Global et membre de l’Institute for Economics and PeaceLa modernisation à marche forcée de la capitale offre en outre « un marché économique gigantesque dont la France et l’Europe tentent de tirer parti », observe Andrews Atta-Asamoah, conseiller à l’UA au sein de l’International Institute for Democracy and Electoral Assistance. Des entreprises tricolores, à l’instar de Carrefour qui devrait ouvrir son premier supermarché à Addis-Abeba dans les prochaines semaines, répondent présentes.Des conflits relayés en bas de l’agenda international « Les pays comme la France ont leurs propres intérêts et pourraient procéder selon le modèle chinois, en investissant sans s’impliquer dans la politique ou les droits de l’homme. Les États européens devraient néanmoins profiter de leurs investissements pour soutenir la stabilité interne, ce qui est également dans leur intérêt à long terme », suggère Andrews Atta-Asamoah. La capitale fait office d’îlot de stabilité, alors que les tensions dans la région septentrionale du Tigré ne cessent de croître. Des conflits continuent dans le même temps à ravager les régions de l’Amhara et de l’Oromia. Cela n’a pas empêché l’Union européenne d’annoncer le 20 avril la reprise du soutien budgétaire à l’Éthiopie, qui avait été suspendu en 2020 au lendemain du déclenchement de la guerre au Tigré. De leur côté, les États-Unis ont levé, le 11 mai, l’embargo sur les armes imposé, là encore, à cause du conflit tigréen.« Ces mesures visent à reconnaître que, malgré la multiplication des conflits localisés, l’Éthiopie sort peu à peu du scénario d’un conflit armé majeur puisque les armes se sont tues depuis plus de trois ans au Tigré », explique Abel Abate, chercheur spécialiste de l’Éthiopie au cercle de réflexion Chatham House. Il précise que les guerres au Soudan, en Ukraine, à Gaza et en Iran relaient les combats en Éthiopie en bas de l’agenda international.Formation de la marine et rénovation de joyaux nationaux« La France et l’Europe veulent inciter le gouvernement éthiopien à jouer un rôle plus constructif, à la fois en Éthiopie et dans la région tout en se servant de ce pays pour étendre leur propre réseau en Afrique et dans le sud global », ajoute Abel Abate. De son côté, Abiy Ahmed n’a pas réservé un accueil aussi chaleureux à son homologue sans arrière-pensées. « L’Éthiopie pense que la France peut l’aider à assouvir son ambition d’accéder à la mer Rouge », rappelle le chercheur.La France pourrait procéder selon le modèle chinois, en investissant sans s’impliquer dans la politique ou les droits de l’homme.Andrews Atta-Asamoah, conseiller à l’Union africaineAu cours de sa précédente visite, Macron avait qualifié de « légitime » la quête du Premier ministre éthiopien de retrouver cet accès maritime perdu depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Alliée de Djibouti, où transite la majorité des importations et exportations éthiopiennes, la France participe aussi à la formation de la marine éthiopienne depuis 2019. Le financement de la rénovation de joyaux nationaux comme le Palais national ou encore les églises rupestres de Lalibela réjouissent Abiy Ahmed « car cela participe à façonner l’image du pays », analyse Abel Abate. Avant de quitter Addis-Abeba, Macron a prononcé son tout premier discours au siège de l’instance panafricaine. « Nous allons soutenir le continent africain face à la crise au Moyen-Orient et à la fermeture d’Ormuz », a assuré le président, promettant de trouver des solutions face au risque de pénurie d’engrais qui fait craindre une aggravation de l’insécurité alimentaire sur le continent. Il a par ailleurs annoncé la tenue à Paris au dernier trimestre 2026 d’une conférence internationale pour lever des financements dédiés aux Fonds pour la paix de l’Union africaine.