CHRONIQUE. Même si le président prête serment sur la Bible, la Constitution américaine prévoit la séparation de l’Église et de l’État. Une autre des spécificités institutionnelles que Donald Trump cherche à remettre en question.Washington a connu bien des manifestations politiques et populaires, pour les droits de l’homme, contre la guerre, (celle du Vietnam, et bien d’autres) ou plus récemment pour protester contre un président qui se prend pour un roi. Mais jamais elle n’avait été, comme ce dimanche, le théâtre d’un rassemblement à caractère religieux qui a transformé le National Mall, entre le Capitole et le Lincoln Memorial, en une gigantesque cathédrale en plein air.S’y succédaient, prières, chants, danses et homélies adressées à une assemblée de plusieurs milliers de fidèles par des pasteurs, des hommes politiques et même des ministres dépêchés par la Maison-Blanche. Comme Marco Rubio, le Secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale et Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre.Huit heures durant, des Américains venus parfois des États les plus éloignés de la capitale ont communié avec cette idée qui leur était rappelée sous toutes ses formes par les orateurs afin qu’ils s’en pénètrent bien : l’Amérique n’est parvenue à se construire que grâce à une croyance commune en Dieu et une foi dans les valeurs du christianisme.Confondre loyauté et foiCette manifestation, directement orchestrée par Donald Trump, qui a lui-même lu quelques psaumes dans une vidéo transmise sur des écrans géants, avait une mission et une seule : rappeler, dans le cadre du 250e anniversaire de l’indépendance qui sera célébré le 4 juillet, que les États-Unis sont, non pas n’importe quel pays, mais une terre bénie de Dieu et qui doit le rester sous peine de sombrer, voire disparaître. Et c’est bien sûr pour cela qu’elle doit rester fidèle à celui qu’elle s’est choisi pour le guider.Car ce « Jubilé national de prière », ainsi qu’il était baptisé, avait pour objectif de renforcer la cohésion du troupeau des électeurs MAGA et si possible d’en rassembler de nouveaux, sous la bannière de la religion, à 6 mois des élections de novembre. Une échéance qui s’annonce difficile pour le pouvoir, compte tenu de la situation économique dégradée, de l’inflation repartie à la hausse, et de la guerre contre l’Iran, qui ressemble de plus en plus à un échec.Fort d’un électorat de fidèles, blancs, de religion évangélique, qui ont voté pour lui à 81 %, Donald Trump cherche de plus en plus à ce que leur loyauté à sa personne se confonde à leur foi. Au point de suggérer l’idée qu’il est une sorte de prophète dont la mission est de guérir les maux d’une Amérique abîmée par des générations de présidents incompétents.Pete Hegseth, champion de la mise en scène religieuseD’ailleurs la pasteure Paula White qui remplit, à la Maison-Blanche la charge officielle de responsable du « Bureau de la Foi », n’hésite pas à comparer le sort du président américain – mais oui – à celui de Jésus : « on a essayé d’arrêter l’un comme l’autre, dit-elle, dans leur mission divine mais tous deux ont ressuscité pour poursuivre leur œuvre ».Les mises en scène religieuses du pouvoir américain se sont d’ailleurs multipliées depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, avec des réunions de prière dans le Bureau ovale, des invocations au Seigneur dans les discours officiels et, depuis le début de la guerre contre l’Iran, une sorte de sacralisation des opérations militaires.Le champion dans ce domaine est sans doute Pete Hegseth, le ministre de la Guerre. Pour lui, c’est évident : les missiles, les bombes, les drones sont le bras armé de Jésus. Et quand le président Trump a brandi la menace de rayer l’Iran de la carte, Hegseth a remercié Dieu d’avoir donné à l’Amérique les moyens de châtier définitivement les méchants. Il avait d’ailleurs, sans hésitation, comparé la récupération du pilote abattu derrière les lignes iraniennes à un miracle qu’il fallait attribuer à Jésus.Duel à distance avec Léon XIVCette manière d’enrôler le Christ et la religion dans toutes les actions menées par l’armée américaine, même les plus illégales, même les plus contestables, même les plus violentes a fini par agacer celui qui avant d’être le pape Léon XIV était Robert Francis Prevost, citoyen américain. Sortant de la réserve qu’il s’était pourtant imposée en raison de ses origines, le pape a rappelé que « Dieu ne peut pas bénir les conflits. Les hommes qui se disent les disciples du Christ, le Prince de la Paix, ne peuvent pas affirmer qu’il est aux côtés de ceux qui brandissent l’épée et aujourd’hui larguent des bombes. »Même si les évangéliques sont bien plus nombreux que les catholiques aux États-Unis, il n’est pas sûr que l’opération de récupération de Trump ait le succès qu’il en espérait après ce rappel à l’ordre de Léon XIV – un homme qui représente 1 milliard et demi de catholiques dans le monde, dont 70 millions aux États-Unis. Quoi que puisse en espérer Pete Hegseth, qui porte fièrement sur son bras gauche un tatouage en latin avec cette devise qui était celle des croisés « Deus vult ». Dieu le veut…