FILM D’ÉPOQUE. Au début des années 90, avec l’énergique « Talons aiguilles », Pedro Almodovar redonne ses couleurs à un genre méprisé et pose les jalons d’un cinéma européen qui inspirera nombre de cinéastes. À revoir sur Arte.De Talons aiguilles, il reste d’abord une voix : celle de Luz Casal. Et deux chansons devenues indissociables du film, Piensa en mí et Un año de amor, adaptation espagnole d’un titre écrit par Nino Ferrer puis interprété au creux des années 1960 par Dalida. Deux complaintes sentimentales qui donnent immédiatement le ton : celui d’un mélodrame flamboyant, saturé de larmes et de couleurs , avec ce qu’il faut d’ironie, où Pedro Almodóvar transforme les blessures affectives en spectacle pop.En 1991, Pedro Almodóvar n’est déjà plus un cinéaste marginal. Après la déflagration de Femmes au bord de la crise de nerfs, il est devenu le porte-drapeau d’un cinéma européen en pleine recomposition. Mais avec Talons aiguilles, il opère une première mue décisive : il abandonne peu à peu le chaos libertaire et anarchiste de la Movida madrilène pour entrer dans un cinéma plus maîtrisé, plus classique dans sa forme, auquel il injecte sa sensibilité baroque et son goût de l’excès. L'affiche du film. DR Récompensé par un César du meilleur film étranger en 1993, le cinéaste gagne une notoriété populaire qui dépasse enfin le cercle des cinéphiles. Entre Douglas Sirk et Alfred HitchcockLe premier plan contient déjà tout le film. Dans la vitre d’un aéroport se reflète le visage de Victoria Abril, strict, tendu, fébrile. Elle incarne Rebeca, présentatrice de télévision glacée en apparence, venue attendre le retour de sa mère Becky del Páramo, immense chanteuse interprétée par une irrésistible Marisa Paredes. Partie faire carrière au Mexique, Becky n’a pas revu sa fille depuis quinze ans. Quinze années d’absence, de rancœurs et de silences prêts à exploser dans un face-à-face électrique.Mais Almodóvar, en s’inspirant de Sonate d’automne d’Ingmar Bergman, ne se contente pas de nous raconter un simple drame familial. Il y injecte les codes du mélodrame le plus assumé, sans craindre les accents de telenovela ou même, les fulgurances d’une sitcom comme cette scène ou mère et fille s’embrassent et restent accrochées par leurs boucles d’oreille. « Enfin ! », murmure alors Victoria Abril. Pour cela, Almodóvar convoque deux maîtres. D’abord Douglas Sirk, souverain du mélodrame hollywoodien, chez qui les couleurs n’étaient jamais de simples ornements mais des révélateurs d’émotions. Dans Talons aiguilles, le rouge envahit tout : rideaux, robes, lèvres, éclairages. Même les héroïnes semblent sortir d’un film de Sirk. La coupe sophistiquée de Victoria Abril rappelle celle de Jane Wyman (qui tourna plusieurs mélos du maitre), tandis que la diva autocentrée incarnée par Marisa Paredes évoque Lana Turner, dans le rôle d’une actrice vieillissante dans Mirage de la vie.Mais Almodóvar regarde aussi du côté de Alfred Hitchcock. Il lui emprunte une intrigue policière pleine de faux-semblants, de culpabilités troubles où les femmes deviennent des figures ambiguës, désirées autant que redoutées.Abandonné par Antonio BanderasLe tournage lui-même raconte cette période charnière dans la carrière d’Almodóvar. Le rôle du juge Domínguez — magistrat le jour, drag queen la nuit dans un cabaret madrilène — devait d’abord revenir à Antonio Banderas, alors protégé et alter ego du cinéaste depuis les années Movida. Mais l’acteur préfère prendre la direction de Hollywood au dernier moment. Almodóvar se tourne alors vers Miguel Bosé, fils de Lucia Bosè, autre icône adorée du réalisateur.Ce remplacement change profondément la nature du film. Là où Antonio Banderas aurait sans doute apporté une sensualité plus terrienne, Miguel Bosé introduit une douceur ambiguë. Avec lui, Almodóvar joue sur la fluidité des genres sans jamais transformer son film en manifeste théorique. Son personnage, mélange de masculinité, de féminité et de mélancolie, semble aujourd’hui avant-gardiste.Almodovar s’amuse, joue avec ses personnages féminins, en souligne les contradictions, mais aussi les souffrances, sans laisser de côté un discours féministe, qui vient se glisser dans des répliques assassines. Comme cette scène dans laquelle à un journaliste qui lui demande pourquoi une femme moderne comme elle part au Mexique, Becky répond : « Pour y travailler. Dans ma situation, il est plus important de travailler que d’être moderne. »Le film demeure pourtant imparfait — et c’est peut-être aussi ce qui le rend si vivant. L’intrigue criminelle accumule les coïncidences invraisemblables, les faux-semblants et les retournements mélodramatiques. Les personnages hurlent, pleurent, se confessent dans des scènes où l’émotion, parfois hystérique, déborde constamment du cadre. Mais Almodóvar ne cherche justement jamais le réalisme. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la vraisemblance psychologique : c’est l’intensité des sentiments.Le cinéaste embrasse à pleine bouche les codes du mélodrame, leur redonne leurs couleurs flamboyantes et leur puissance populaire. Il aura tout le loisir, plus tard, d’en affiner les contours dans Tout sur ma mère ou Volver. Mais avec Talons aiguilles, il ressuscite un genre que l’on disait alors moribond, mineur, trop féminin, trop théâtral pour être encore pris au sérieux — et il le fait sans s’excuser, avec une gourmandise assumée qui se soucie peu des conventions.L’influence du film sera considérable. Des cinéastes comme François Ozon, Xavier Dolan ou Luca Guadagnino hériteront de cette conviction qui veut qu’une émotion stylisée atteint souvent une vérité plus profonde que le naturalisme. Et puis il restera toujours la musique. La partition de Ryūichi Sakamoto, les chansons interprétées par Luz Casal, cette manière de faire surgir la douleur à travers un playback ou un regard caméra. Talons aiguilles (Tacones lejanos) de Pedro Almodovar. Espagne, 1991, 1 h 53. Avec Victoria Abril, Marisa Paredes, Miguel Bosé, Anna Lizaran, Cristina Marcos, Féodor Atkine, Bibi Ándersen. À (re) voir sur Arte ce lundi à 20 h 55.
« Talons aiguilles » : le jour où Pedro Almodovar transforma le mélodrame en art majeur
FILM D’ÉPOQUE. Au début des années 90, avec l’énergique « Talons aiguilles », Pedro Almodovar redonne ses couleurs à un genre méprisé et pose les jalons d’un cinéma européen qui inspirera nombre de cinéastes. À revoir sur Arte.











