Publié en 1976, le rapport Hite donnait pour la première fois la parole aux femmes. L’historienne Sylvie Chaperon revient sur ce qui fit alors l’effet d’une bombe en matière de sexualité féminine. Un documentaire consacré à l’Américaine est à découvrir sur Arte. Shere Hite s’est lancée dans le mannequinat pour financer ses études. Sa rencontre avec les féministes fut une révélation. Photo Iris Brosch Par Marie-Joëlle Gros Publié le 18 mai 2026 à 13h00 Avec une méthode de recherche très personnelle, l’Américaine Shere Hite a, dans les années 70-80, réveillé les connaissances sur le plaisir féminin, déclenchant l’ire des milieux conservateurs sur tous les continents. Son rapport, publié en 1976, a connu un succès phénoménal, devenant l’un des livres les plus vendus au monde, rappelle un documentaire diffusé le lundi 18 mai sur Arte : La Sexualité dévoilée : le rapport Hite. Cette flamboyante pionnière est pourtant tombée dans l’oubli, alors qu’on redécouvre depuis quelques années ses sujets de prédilection : remise en question de la pénétration, importance du clitoris, diktats pesants sur la masculinité… Sylvie Chaperon, historienne spécialiste de l’histoire des femmes (1), explique ces mouvements qui marquent l’étude de la sexualité et du féminisme. Le rapport sur la sexualité conduit par la chercheuse indépendante Shere Hite dans les années 1980 était-il « révolutionnaire » ?La grande nouveauté, c’est que Shere Hite n’est pas médecin. Elle vient des sciences humaines et sa réflexion est nourrie par ses contacts avec des groupes féministes. Elle est particulièrement consciente du déficit de connaissance que les femmes ont de leur propre corps, et cherche à leur donner la parole pour qu’elles osent dire quelle sexualité elles souhaitent vivre. Elle a permis cette expression directe et c’était très novateur. Avant elle, il y avait déjà eu des travaux importants sur les organes sexuels féminins. L’Allemand Georg Ludwig Kobelt a été le premier à décrire le clitoris dès le XIXᵉ siècle. Des chercheurs européens, essentiellement venus de l’anatomie, avaient déjà relativisé l’importance du vagin, peu sensoriel, à l’inverse du clitoris, très innervé. Après la Seconde Guerre mondiale, le centre de gravité des études sur la sexualité s’est déplacé de l’Europe vers les États-Unis. Le rapport de Shere Hite s’inscrit dans la continuité de travaux précédents, en apportant une méthode et un regard novateurs. Les sexologues William Masters et Virginia Johnson, qui sont ses contemporains et compatriotes, ont également mené des recherches importantes basées, elles, sur la gynécologie. Peut-on dire que les recherches de Shere Hite ont fait l’objet d’un bashing virulent ?Attaquer personnellement les chercheurs qui travaillent sur la sexualité, s’en prendre à leur vie privée, à leur corps, est une arme classique. En réclamant une libéralisation de la sexualité, les chercheurs comme Shere Hite ou Alfred Kinsey [auteur dans les années 1950 des fameux rapports sur les comportements sexuels de l’homme et de la femme, ndlr] se sont mués en militants de la libération sexuelle, leur discours est devenu politique. En face d’eux, leurs opposants ont tout tenté pour les discréditer, s’en prenant au physique de Shere Hite, attaquant Alfred Kinsey sur ses expériences sexuelles. On a l’impression de découvrir aujourd’hui le sujet du plaisir féminin. Est-il tombé dans une sorte de trou noir entre le rapport Hite et #MeToo ?Il nous semble parfois que #MeToo représente une année zéro, un point de départ. En réalité, il y a toujours eu une continuité. Dans l’histoire du féminisme, on utilise la métaphore des vagues : il y a des montées et des descentes. L’évidence, c’est l’existence d’un reflux militant à partir de la fin des années 80 : le féminisme s’est réduit à ses noyaux durs. Plusieurs phénomènes se sont superposés : le néolibéralisme s’est imposé et, avec lui, l’idée que la question des inégalités entre hommes et femmes n’était plus d’actualité, que le marché se chargeait de réguler tous les équilibres. Et le combat contre le sida a détourné l’attention des médias. Les militants de la communauté LGBT paraient au plus urgent : mobiliser des médecins contre l’épidémie pour sauver des vies. On a moins prêté attention aux combats féministes. Ils étaient toujours là, mais seulement portés par quelques groupes très engagés. La vague actuelle vous semble-t-elle à son plus haut, ou déjà dans le reflux ?Elle est très puissante, notamment grâce au féminisme numérique, d’une richesse et d’une inventivité extraordinaires. Elle est là pour durer. Bien sûr, elle suscite des résistances fortes comme l’apparition de mouvements « anti-genre ». Mais on n’assiste pas à un essoufflement ou à un déclin du militantisme féministe, plutôt à une polarisation, avec d’un côté la montée du féminisme et, de l’autre, celle de l’extrême droite. La transmission du féminisme aux jeunes générations est aujourd’hui beaucoup plus large que dans les années 70-80. D’anciens collectifs qui s’étaient mis en sourdine se réactivent et d’autres naissent : c’est tout sauf un reflux. r La Sexualité dévoilée : le rapport Hite, lundi 18 mai sur Arte, à 22h50. Disponible sur Arte.tv Lire la critique “La sexualité dévoilée : le rapport Hite” : le plaisir féminin en lumière (1) Dictionnaire des féministes (2ᵉ édition), de Sylvie Chaperon et Christine Bard, éd. PUF. Télévision Féminisme Sexualité Masters of Sex Égalité femmes-hommes Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus