La presse internationale analyse l’impact des propos de Donald Trump sur Taïwan lors de sa rencontre avec Xi Jinping et s’interroge sur le plan de Vladimir Poutine à la frontière européenne.«Si vous regardez les probabilités, la Chine est un pays très, très puissant, un grand pays et [Taïwan], c’est une très petite île. Pensez-y, c’est à 59 miles [de la Chine] et nous sommes, nous, à 9 500. C’est un petit peu difficile, comme problème. Taïwan s’est développé parce que nous avions des présidents qui ne savaient fichtre pas ce qu’ils faisaient. En plus, ils nous ont volé notre industrie des puces. » Déclaration faite par Donald Trump sur Fox News, lors de son voyage de retour de Chine.Qu’importe le fait que ces estimations soient approximatives : à son point le plus étroit, le détroit de Taïwan mesure tout de même une centaine de miles (160 km) soit beaucoup plus que le bras de Manche séparant la France de la Grande-Bretagne (34 km entre Douvres et Wissant), et la distance entre Taipei et la côte ouest des États-Unis est de 6 800 miles.Ce qu’il faut retenir de cette déclaration, c’est qu’après avoir abandonné l’Ukraine, alors qu’il promettait de « mettre fin à cette guerre stupide en 48 heures », après avoir fragilisé l’OTAN en jetant le doute sur le sérieux de la garantie de sécurité américaine en Europe, le président des États-Unis semble décidé à trahir également les vieux alliés chinois de l’Amérique, une démocratie souveraine de 23 millions d’habitants.« La moindre déclaration ‘imprudente’ de Trump, en particulier s’il jette le doute sur la volonté des États-Unis de respecter leurs engagements en matière de sécurité » risque de renforcer l’effet de la campagne d’intimidation chinoise visant l’île, avertissait Eyck Freymann, spécialiste de Taïwan à la Hoover Institution à la veille du voyage de Trump à Pékin.La stratégie déployée par la Chine pour soumettre l’île rappelle celle déployée à l’époque de Deng Xiaoping pour s’emparer de l’enclave démocratique de Hong Kong. Elle consiste à « maintenir une pression inflexible », afin d’installer le Parti communiste au pouvoir, en dépit des engagements initiaux de respecter les institutions locales.Dans le cas de Taïwan, cela prend deux formes : « une coercition insidieuse, destinée à asphyxier l’île », qui risque de culminer par un « blocus permanent », d’une part et de l’autre, Pékin « inonde Taïwan de propagande et de désinformation », afin de convaincre ses habitants que la prise de contrôle par la Chine continentale est inéluctable, que toute résistance est vaine car, dorénavant, les Américains ne peuvent rien pour eux.« La question de Taïwan est la plus importante dans les relations bilatérales sino-américaines », avertit le South China Morning Post de Hong Kong, qui relaie généralement les points de vue de Pékin. L’an dernier, selon ce journal, l’actuel président américain a autorisé un contrat de fournitures d’armes d’un montant de 11 milliards de dollars. Cette année, le Congrès a voté un contrat de 14 milliards. Il attend la signature de Trump. Selon Shao Yuqun, de l’Institut des études internationales de Shanghai, les autorités de Pékin font des suites données à ce contrat, un test du désengagement américain.Embourbé en Iran, le président américain n’a rien obtenu de Xi JinpingDans le New Yorker, Ewans Osnos estime qu’en acceptant de discuter des ventes d’armes à Taipei avec Xi Jinping, Donald Trump a abandonné un des principes fondamentaux de la politique américaine : Washington ne discute pas avec Pékin des fournitures d’armes à Taïwan.Certes, le Taiwan Relations Act, voté par le Congrès en 1979, ne prévoit pas une intervention américaine automatique en cas d’invasion de l’île, mais l’ambiguïté américaine sur ce point est censée dissuader Pékin de tenter une invasion militaire. Et l’article 2 d’un texte voté par le Congrès en 1982, le Six Assurances to Taiwan Act stipule « les États-Unis n’ont pas accepté de consulter la République populaire de Chine au sujet des ventes d’armes à Taïwan ».En mars, Donald Trump était sur le point d’annuler le sommet Chine-Etats-Unis qui a eu lieu cette semaine, rappelle Ewans Osnos. Pour cause de guerre en Iran. Mais c’est le déroulement imprévu de cette guerre et, en particulier, le blocage du détroit d’Ormuz par la République islamique, qui l’a décidé de se rendre à Pékin. Le président américain désirait convaincre son homologue chinois de faire pression sur ses alliés iraniens.Trump prétend que les deux pays sont tombés d’accord sur le détroit d’Ormuz, note The Economist. Il a ainsi employé la première personne du pluriel pour le laisser entendre : « Nous voulons que la guerre prenne fin. Nous ne voulons pas qu’ils possèdent l’arme nucléaire. Nous voulons que le détroit soit ouvert. » Mais qu’en dit exactement la partie chinoise ? Elle appelle « au dialogue et à la paix ». Et Xi Jinping ne s’est pas engagé à cesser de fournir des armes à l’Iran des mollahs.L’équilibre des puissances a-t-il basculé en faveur de Pékin ?Du côté chinois, on réclame « une stabilité stratégique constructive », qui passe notamment par la prolongation de la trêve, négociée en mai 2025, à Genève, dans la guerre commerciale lancée par le président américain au début de son mandat et prolongée depuis. Les produits chinois entrant sur le territoire des États-Unis sont renchéris d’une taxe de 30 % et les produits américains subissent des droits de douane chinois de 10 %.La presse mondiale a relevé que son discours inaugural de la rencontre, Xi Jinping avait lancé cet avertissement : « le monde connaît une transformation sans précédent depuis un siècle », faisant allusion à la puissance acquise par son pays en un temps record.« Sur le papier, les résultats du sommet Trump-Xi peuvent sembler modestes », écrivent, dans la revue Foreign Affairs, les politologues Rebecca Lissner et Mira Rapp-Hooper. « Mais l’histoire pourrait cependant retenir un autre aspect de ce sommet : il consacre un moment charnière où l’équilibre des puissances a basculé. La Chine a véritablement entamé la consolidation de sa sphère d’influence dans l’Indo-Pacifique où Taïwan est la pierre angulaire » d’une prise de contrôle qui inquiète les alliés locaux de l’Amérique – Japon, Corée du Sud, Philippines, Australie… Car la Chine marque des points. 65 % des Indonésiens, 63 % des Singapouriens, 60 % des Malaisiens penchent dorénavant en faveur de Pékin.« Trump poursuit-il, de son côté, une stratégie de sphères d’influence parallèles ? », interrogent les deux autrices. Certaines déclarations le laisseraient penser : pour justifier ses prétentions sur le Canada ou le Groenland, ses interventions au Venezuela, ses menaces à Cuba, le président américain invoque souvent des ambitions portant sur « l’hémisphère occidental ». Ce qui sous-entendrait l’idée d’un partage du monde entre les deux superpuissances de notre temps et l’abandon de fait à la Chine de l’Asie-Pacifique.Mais Trump n’est pas constamment sur cette ligne et il l’a prouvé en intervenant contre la république islamique d’Iran. Du reste, poursuivent les autrices, les « leviers d’influence au XXI° siècle » ne sont plus ceux des deux siècles précédents. Le « contrôle hégémonique vertical », qui caractérisait, par exemple le monde soviétique lors de la Guerre froide a été remplacé par des systèmes d’influence plus subtils qui laissent des marges de manœuvre aux États.Les grandes puissances se contentent « d’orienter la politique intérieure des États plus faibles à leur avantage grâce à des campagnes de désinformation facilitées par l’IA, l’ingérence dans les élections, la corruption des dirigeants ». La Chine sait aussi « accabler de dettes » les États qu’elle cible par des prêts colossaux.Des drones sur la Lettonie, chute du gouvernementQue mijote Poutine ? Mercredi dernier, il s’est fait voter par la Douma une extension de ses pouvoirs, l’autorisant à « utiliser la force armée à l’extérieur du pays » afin de « protéger nos compatriotes contre les persécutions judiciaires à l’étranger ». Est-ce un avertissement, ou une menace, se demande Wiktoria Bilaszyn dans le quotidien polonais Gazeta Wyborcza ?Deux interprétations sont possibles. Soit la Russie prépare une invasion de la Lettonie ou de l’Estonie, où résident d’importantes minorités russes – que la Russie décrit comme « opprimées ». Soit, il s’agit de protéger les soldats russes, après la guerre contre l’Ukraine, contre la justice internationale pour les crimes de guerre commis. Gazeta relève que ce vote survient alors que plusieurs services de renseignement européens avertissent que le Kremlin se prépare à « une guerre contre un ou plusieurs pays européens ».Comme pour confirmer ces craintes, la Lettonie a été survolée le 7 mai par des drones. L’un d’eux s’est écrasé sur une installation de stockage de pétrole. Le gouvernement letton a accusé la Russie d’avoir détourné électroniquement vers son territoire des drones ukrainiens qui visaient des objectifs en Russie.Le ministre de la Défense, Andris Spruds, accusé de n’avoir pas préparé correctement le pays face à de telles menaces, a dû présenter sa démission. Ce qui a entraîné la chute du gouvernement présidé par Evika Silina. Il revient au président de la République, Edgars Rinkevics, de désigner un nouveau chef du gouvernement. Pour le quotidien italien Il Foglio, « c’est symptomatique d’une Europe qui, avant de regarder du côté de la scène intérieure, regarde désormais ses frontières. Et ce changement de perspective a été imposé par l’invasion russe de l’Ukraine. »