Entre rivalités politiques internes, doutes sur la fiabilité des États-Unis et pression chinoise croissante avant la visite de Donald Trump à Pékin, l’île est sous tension.Puisqu’il n’a pas encore de bureau attitré, il a fallu trouver une pièce au calme, loin de l’agitation des couloirs du Yuan législatif, l’équivalent taïwanais du Parlement. « Nous sommes confiants sur le fait que Xi Jinping et Donald Trump dialoguent ensemble dans l’intérêt de Taïwan », affirme Steve Kuo d’un ton de politicien madré. Chacune de ses phrases est soigneusement pesée. On oublierait presque que le jeune homme de 23 ans est toujours étudiant à l’Université nationale de l’île.Lorsque Steve Kuo ne suit pas ses cours de sciences politiques, il endosse le rôle de président de la Jeunesse du Kuomintang, principal parti d’opposition local. Son discours est bien rodé, très mesuré, mais ses mains, qui tripotent nerveusement son porte-cartes, trahissent son anxiété. « Il est vrai que l’imprévisibilité de Trump et le durcissement de Xi Jinping sur la réunification de Taïwan nourrissent une certaine inquiétude dans nos rangs », admet-il.Pékin plus confiant que jamais sur la question TaïwanaiseLes chefs d’État des deux plus grandes puissances mondiales se rencontrent à Pékin, les 14 et 15 mai. Taïwan, que la Chine souhaite voir revenir dans son giron, sera bien abordé dans les discussions, selon une déclaration de Marco Rubio, secrétaire d’État Américain lors d’un point presse à la Maison Blanche le 5 mai dernier.En visite à Taipei comme chercheur invité au Centre de recherche en sécurité et défense de Taïwan, Bryce Barros estime que « Pékin est plus confiant que jamais sur la question taïwanaise ». Depuis son entrée en fonction, en 2013, Xi Jinping martèle que la réunification de l’île est indissociable de la « grande renaissance de la nation chinoise ». Un objectif si souvent répété par le chef d’État qu’un échec porterait atteinte à sa crédibilité. « Pour les responsables chinois, le fait d’aborder la question de Taïwan comme un sujet incontournable suggère qu’ils estiment pouvoir en tirer un avantage lors des négociations du 14 mai. L’administration Trump pourrait chercher une victoire rapide après l’enchaînement des sanctions de cette guerre économique », analyse Bryce Barros, chercheur associé à Globsec, centre d’experts en géopolitique et sécurité internationale basé en Slovaquie.Selon l’ex-conseiller à la sécurité nationale au Sénat américain, les progrès militaires de l’APL confèrent à Pékin des avantages stratégiques face à Washington lors d’un potentiel conflit avec Taïwan. « Pékin a mis de gros moyens pour développer ses capacités militaires. Les États-Unis et leurs alliés essaient encore de comprendre ce que cela signifie si Washington se retrouve de nouveau distrait par le Moyen-Orient ».Face à la pression chinoise en Indo-pacifique, les États-Unis et les Philippines ont accru leur proximité stratégique avec Taïwan dans le cadre des Balikatan 2026. Ces exercices militaires conjoints, qui se terminent le 8 mai, incluent désormais des scénarios liés à une crise dans le détroit de Taïwan. « Malgré les doutes, les États-Unis restent le principal garant de la sécurité de Taïwan », affirme Bryce Barros. Le rapprochement de Cheng Li Wun avec PékinDans l’île, les doutes persistent pourtant. Un mois avant la rencontre Xi-Trump, la présidente du Kuomintang,(KMT) principal parti d’opposition taïwanais, Cheng Li Wun, se rend à Pékin pour serrer la main de Xi Jinping. La rencontre marque la première visite en Chine continentale d’un président du KMT depuis une décennie. En 2016, la victoire du Parti démocratique progressiste (PDP), toujours au pouvoir, a entraîné le gel des relations entre les deux rives du détroit. « Pour Xi Jinping, l’objectif est tactique : en recevant des figures de l’opposition taïwanaise juste avant une visite de Trump, il cherche à créer une « illusion de paix ». Si des Taïwanais et des Chinois peuvent dialoguer, Pékin peut dire aux États-Unis : « Restez en dehors, nous gérons nos affaires de manière pacifique ». C’est un moyen de réduire le soutien militaire américain à Taïwan », analyse Alan Hao Yang, professeur en relations internationales spécialisées sur l’Indo-Pacifique à l’Université nationale de Chengchi à Taipei.Cheng Li Wun rompt avec la tradition pro américaine du KMT, héritage de la guerre froide et d’un soutien américain face à la Chine communiste. Elle répète que Taïwan ne doit pas avoir à choisir entre Pékin et Washington. Qualifiée de pro-Chine, y compris au sein de son propre parti, Cheng estime qu’une hausse du budget militaire risque d’aggraver les tensions avec Pékin. Majoritaire au Parlement avec ses alliés, le Kuomintang bloque actuellement un budget spécial de 40 milliards de dollars destiné à renforcer la défense de l’île. Malgré les difficultés rencontrées par le gouvernement de Lai Ching-te pour faire adopter ce budget, celui-ci reflète sa volonté de renforcer la coopération avec Washington avec l’achat de systèmes américains tels que les lance-roquettes HIMARS et les drones ALTIUS. Une orientation que les États-Unis ne cessent eux-mêmes de réaffirmer.« Taïwan est un partenaire fiable et capable des États-Unis et de nombreux autres pays, et ses relations à travers le monde apportent des bénéfices importants aux citoyens de ces pays, y compris à l’Eswatini », déclare, le 4 mai, le département d’État américain.Le même jour, le président Lai Ching-te s’est rendu en Eswatini pour rencontrer le roi Mswati III, dernier allié diplomatique de Taïwan en Afrique, à l’occasion du 40ᵉ anniversaire de son règne. Cette visite intervient dans un contexte particulier. Trois semaines plus tôt, la Chine aurait exercé des « pressions économiques » sur plusieurs pays africains afin d’empêcher le survol de l’avion présidentiel. Initialement prévue le 22 avril, la tournée avait alors été annulée. Malgré les pressions chinoises, Lai Ching-te confirme sa réputation de dirigeant ferme face à Pékin. Doutes sur la fiabilité de l’allié américainMalgré l’assurance du président, la population taïwanaise, elle, s’inquiète. « Face aux grandes puissances, Taïwan est si petite que la politique domestique se transforme en champ de bataille entre les pro-Amérique et les pro-Chine », ajoute Alan Hao Yang, professeur en relations internationales spécialisées sur l’Indo-Pacifique à l’Université nationale de Chengchi de Taipei. La société se polarise et la peur de finir comme l’Ukraine fait naître des doutes sur la fiabilité des États-Unis.Pendant le dîner, la télévision est allumée. Lorsque la rencontre entre Xi et Trump fait les gros titres de la TVBS, chaîne d’information taïwanaise considérée comme pro-Pékin, Ling ne pas un mot. « En famille, on n’aborde pas le sujet, c’est trop tendu ». Ses grands-parents et ses parents ont vécu la « trahison » de 1979. Nixon et Mao se rapprochent économiquement et les États-Unis reconnaissent la République populaire de Chine au détriment de Taïwan.L’étudiante en art de 21 ans, elle, a confiance à l’allié américain, « nous partageons les mêmes valeurs démocratiques. En cas d’unification avec la Chine, les droits que nous avons obtenus, comme le mariage homosexuel, vont disparaître. » Ling fait partie des rares de son cercle d’amis à s’informer sur la politique de l’autre côté du détroit. « Autour de moi on me dit qu’il ne faut pas se torturer l’esprit sur le sujet. Nous sommes une si petite île que notre destin se joue entre les grands. »
Rencontre Xi-Trump : les inquiétudes de Taïwan
Entre rivalités politiques internes, doutes sur la fiabilité des États-Unis et pression chinoise croissante avant la visite de Donald Trump à Pékin, l’île est sous tension.










