REPORTAGE. En Irak, des milices chiites pro-iraniennes font régner la terreur. Dans un pays au bord de la guerre civile où la population est prise entre deux feux, la minorité chrétienne craint pour son avenir.Des camions en souffrance attendent sur le bas-côté, au milieu des fumées de pots d’échappement crevés. Des épaves en rade macèrent dans l’huile de moteur, devant des dizaines d’ateliers de réparation. Seuls quelques improbables immeubles commerciaux et le bâtiment neuf d’une université privée détonnent avec le chaos alentour.Peu de choses ont changé à Bartella depuis les années noires, celles où les terroristes de l’État islamique et les voyous faisaient régner la peur sur la grande route qui relie Erbil à Mossoul à travers la plaine de Ninive dans le nord de l’Irak.Au check-point, des factionnaires, louches comme des brigands, filtrent le trafic. Qui servent-ils ? Des milices locales, l’armée irakienne ? Seul un expert en insignes militaires pourrait déterminer avec certitude leur affiliation, car une myriade de groupes, ennemis ou alliés, se partagent ce territoire. Quelle que soit la légalité de leur présence, les armes qu’ils arborent leur confèrent une légitimité incontestable.Un poster géant surplombe l’avenue et offre un indice sur leur allégeance : il montre, côte à côte, l’ayatollah Ali Khamenei, Hassan Nasrallah et Qassem Soleimani, trois « martyrs » à la solde du régime iranien.Racket et rançonsEn guerre depuis le 28 février contre Tel Aviv et Washington, Téhéran avance ses pions en Irak, pilotant à distance des milices armées à sa solde. Et le cessez-le-feu n’y a pas mis fin.Une affiche de la brigade 30, d'environ 10 mètres sur 3, à la sortie de Bartella, en Irak, sur la route qui relie Mossoul à Erbil, le 13 mars 2026. On peut y voir, de gauche droite : Hassan Nasrallah, ancien chef du Hezbollah, Abu Mahdi al-Muhandis, fondateur du Kataeb Hezbollah, l'un des acteurs les plus influents du camp pro-iranien en Irak, et Qasem Soleimani, ancien général iranien et commandant de la Force Al-Qods, l'unité d'opérations extérieures du Corps des Gardiens de la révolution islamique. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE POINT» À l’origine, les premières milices, armées par l’Iran, se battaient contre la présence américaine en Irak. Mais, en 2014, alors que Daech s’est emparé de pans entiers du territoire irakien, le gouvernement de Bagdad les a intégrées à son dispositif sécuritaire pour combattre les djihadistes sunnites. Les groupes armés, renommés Unités de mobilisation populaire – Hachd Al-Chaabi, en arabe –, ont alors été placés sous la tutelle d’un nouveau ministère, et rémunérés par lui. Officiellement, ils assurent toujours le maintien de l’ordre et protègent les populations locales, notamment les minorités, contre les groupes terroristes.Mais dans les faits, les Hachd Al-Chaabi mettent bien souvent la population en coupe réglée, rackettant et rançonnant les habitants au profit de leurs lieutenants. Elles sont désormais entrées en guerre aux côtés de l’Iran, se livrent à des attaques contre les intérêts des États-Unis et de leurs alliés et se sont rendues coupables de l’enlèvement d’une journaliste américaine, le 31 mars, en plein Bagdad. Proxys de l’Iran, elles ont, de ce fait, entraîné l’Irak dans le conflit.Sous l’autorité du guide suprême Bartella, à une vingtaine de kilomètres de Mossoul dans la direction d’Erbil, est la capitale de la région autonome du Kurdistan. Là, c’est la brigade 30 qui fait la loi. Ancrée localement, elle réunit des membres de la communauté shabak, une minorité kurdophone mais de confession chiite, contrairement à la majorité des Kurdes, qui sont, eux, sunnites. Le rayon d’action de la brigade 30 (ou Liwa al-Shabak , la brigade des Shabaks), se confond avec les campagnes où cette minorité est implantée : à gros trait, Bartella et les villages alentour, jusqu’au voisinage de Mossoul.La brigade 30 fait partie d’un réseau de milices chiites qui prennent leurs ordres à Téhéran et reconnaissent l’autorité du guide suprême. Elle entretient des liens étroits avec la nébuleuse Badr et la branche irakienne du Hezbollah, deux mouvements qui ont combattu en Syrie aux côtés du Hezbollah libanais. Et elle réclame le départ de toutes les forces armées étrangères – à l’exception, bien sûr, des relais iraniens – présentes sur le sol irakien, à commencer par les Américains. Forte de quelque 1 500 hommes, la brigade 30 n’a pas d’armement lourd sinon quelques blindés légers, mais elle dispose d’explosifs, de lance-roquettes, et, surtout, des drones Shahed produits en Iran, envoyés en pièces détachées puis assemblés en Irak.« Nous, les chrétiens d’Irak, sommes en voie de disparition »Au milieu du rond-point, au centre-ville, un sapin – en fait, un triangle isocèle de plusieurs mètres de haut en plastique vert – annonce une présence chrétienne au milieu des dizaines de portraits des « martyrs » chiites locaux ou iraniens. Autrefois majoritaires, les chrétiens de Bartella sont ramassés autour de leurs églises, au cœur de la petite ville d’environ 30 000 habitants. Après avoir fui la cité au moment où Daech s’en emparait par la force, beaucoup se sont exilés en Europe ou ont choisi de rester au Kurdistan. Quelques-uns sont revenus, au compte-gouttes, depuis la libération. Les Shabaks, en revanche, ont regagné en masse la région, et se sont installés dans la ville plutôt que dans les villages d’où ils sont originaires.Les chrétiens ne représentent pas plus qu’un tiers de la population de cette localité, qui fut longtemps un pôle de rayonnement de l’Église syriaque dans toute la plaine de Ninive. « Les Shabaks ont remplacé les chrétiens, qui sont partis et ne sont pas revenus, déplore Nasser, un syriaque natif de Bartella. En plus, ils font beaucoup plus d’enfants que nous. Nous sommes en voie de disparition, et la guerre actuelle n’arrange rien. » Les deux communautés se croisent, se toisent, mais ne se mélangent pas.Une affiche de l'organisation Badr montrant l'ayatollah Ali Khamenei, ancien guide suprême d'Iran, à Bartella, le 12 mars 2026. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE POINT» Nasser possède une demeure dans le quartier historique, non loin de l’église, au bout d’une venelle dont la plupart des maisons ont été abandonnées. « Elle pourrait valoir une fortune, on ne peut pas imaginer être plus au centre qu’ici. Mais, même si je le voulais, je ne pourrais pas la vendre », regrette-t-il. À Bartella, pour éviter que l’exode des chrétiens ne s’accélère, les syriaques n’ont pas le droit de vendre leurs biens immobiliers à des personnes étrangères à leur communauté. « Je pourrais peut-être la vendre, avec difficulté, 10 000 euros à un chrétien, regrette Nasser, mais au moins cinq fois plus à un Shabak. »15 millions de dinars à qui dénoncera un AméricainMalgré les gages de sécurité qui leur ont été donnés, les chrétiens se méfient des Shabaks, surtout depuis que ces derniers font la loi grâce à leurs miliciens armés incorporés à la brigade 30. Georges, un millionnaire chrétien qui fait des affaires avec toutes les communautés, y compris les Shabaks, minimise les tensions, renvoie les chrétiens à leurs préjugés et prétend même que Bartella est un paradis : « Je peux me promener sans risque partout. Il n’y a pas d’insécurité, ici. Mais la guerre menace l’équilibre entre les communautés. Nous sommes directement les victimes de la folie de Donald Trump. »En lançant leur guerre, les Américains ont, il est vrai, allumé un incendie devenu incontrôlable dans la région. Les chrétiens d’Irak se sentent pris au piège : ils accusent les États-Unis de se comporter en pyromanes irresponsables et craignent de devoir en payer le prix. À Bartella, face aux Shabaks sur le pied de guerre, ils font profil bas. Mais vivre en paix entre voisins devient de plus en plus difficile car les membres des deux communautés sont de plus en plus sommés de choisir un camp par les milices.Une bifurcation à l’entrée de Bartella mène au fief de la brigade 30. Un portrait d’Ali, androgyne, à côté d’étals de légumes et de pneus en vrac, marque le début de la route qui pique au sud vers une demi-douzaine de villages shabaks. Les badauds se hâtent, ce vendredi matin, pour faire leurs courses avant la grande prière de la mi-journée. Les couleurs de l’Iran flottent dans le vent sous un calicot affichant les sourates du coran. Un check-point, tenu par la brigade 30, filtre le trafic.George Kako, un homme d'affaires chrétien de Bartella, le 12 mars 2026. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE POINT»/ADRIEN VAUTIER/LE PICTORIUM POUR « LE POINT » Au volant de sa limousine, Georges fait figure de personnalité locale, mais les factionnaires le regardent en biais. Les étrangers à la communauté shabak ne sont pas les bienvenus. Quant aux Américains et aux Européens, ils sont directement menacés. Leurs têtes sont même mises à prix : Waed Qado, le chef de la brigade 30, promet 15 millions de dinars irakiens (environ 10 000 euros) à quiconque pourra l’aider à localiser des ressortissants américains en Irak.« La guerre, je ne veux pas m’en mêler »La villa du cheikh Mohammed Ali, un bâtiment luxueux pourvu d’un large parking et d’un joli portail, se trouve à quelques encablures de Mnara Shabak. Le cheikh, un dignitaire chiite ami de Georges, reçoit ses hôtes en costume traditionnel et leur dispense conseils et avis sur le droit coranique. Il est sans cesse sollicité, et pas seulement par les fidèles. Les chefs de guerre aussi font appel à lui, même s’il refuse d’entrer dans le jeu politique.« La guerre, c’est une histoire de pétrole et de politique, je ne veux pas m’en mêler, affirme-t-il. Mais comment ne pas être triste quand un dignitaire religieux comme le guide suprême est assassiné ? Comment ne pas être révolté quand des enfants meurent sous les bombes ? La plupart des Shabaks veulent la paix, mais certains, c’est vrai, ont choisi de défendre l’Iran contre les Américains et les Israéliens. » Les chiites irakiens, pour la plupart d’entre eux, soutiennent l’Iran mais ils ne prendront pas les armes pour autant.Dans l’antre des terroristesLe sanctuaire de la brigade 30 se trouve dans le village voisin, à Ali Rash, à quelques kilomètres au sud de la demeure du cheikh, sur l’ancienne route du pèlerinage de Karbala, l’un des lieux les plus saints de l’islam chiite. Des guetteurs en noir, en habits civils et sans armes, surveillent scrupuleusement les allées et venues. Les milices de la résistance islamique en Irak opèrent librement dans cette zone, avec la bénédiction et sous la protection de la brigade 30.Chaque nuit, leurs combattants lancent leurs drones et leurs roquettes depuis ces parages avant de s’évaporer dans la nature. Ils se cachent facilement dans les villages et hameaux des environs, où la population leur est acquise. La tension est palpable : Ali Rash est sur le qui-vive depuis que les Américains ont bombardé plusieurs check-points de la brigade, en représailles des attaques que cette dernière a menées dans la région voisine du Kurdistan. Les deux camps ont déterré la hache de guerre.Un homme fait signe à l’automobile de s’arrêter. Mais, pour Georges, ce n’est pas le moment d’obtempérer : trop dangereux. Il accélère et passe sans s’attarder devant le mausolée chiite du quatrième Imam, Ali ibn al-Hussein, rénové à grands frais par le généreux donateur du village : Waed Qado, le chef de la brigade 30, élu au parlement irakien et sanctionné depuis 2019 par le Trésor américain.Contrairement à la plupart des parlementaires, Waed Qado ne vit pas à Bagdad. Il habite une luxueuse villa dans son fief d’Ali Rash. Le cheikh Mohammed Ali n’en mène pas large car, dehors, la présence des miliciens en noir fait planer une lourde menace : les enlèvements. « Alors que nous vivions en paix avec les autres communautés, les Américains et les Israéliens ont franchi des limites. Désormais, les Iraniens ont le droit de se défendre », assène-t-il.Un check-point de la brigade 30, une milice des Hachd al-Chaabi, à la sortie de Bartella, le 13 mars 2026. ADRIEN VAUTIER / LE PICTORIUM POUR « LE POINT» Le Kurdistan a subi plus de 700 attaques de drones ou de missiles, depuis le début du conflit, qui lui ont infligé un bilan très lourd : 17 morts et plus d’une centaine de blessés. Son voisinage avec l’Iran et les zones de non-droit tenues par les milices rendent le Kurdistan particulièrement vulnérable. Il ne se passe pas un jour sans que la DCA américaine tonne et abatte des drones tueurs. Certains de ces derniers parviennent cependant à passer à travers les mailles du filet et atteignent leurs objectifs.Le spectre de la guerre civileSelon le gouvernement kurde, la grande majorité des attaques venaient d’Irak et ont été revendiquées par la résistance islamique en Irak. Les intérêts américains, notamment le consulat – le plus grand consulat américain du monde – à 12 kilomètres au nord d’Erbil, et deux bases militaires, à côté des aéroports d’Erbil et de de Choman, ont été particulièrement visés. Les QG des partis iraniens en exil et les camps de leurs milices ont payé un lourd tribut dans ces attaques. L’armée française aussi : ses militaires déployés dans le cadre de la mission Chammal ont subi, le 12 mars, une attaque dans laquelle l’adjudant-chef Arnaud Frion est mort, sans que l’on puisse dire avec certitude si les drones venaient d’Iran ou d’Irak.Les tensions entre les différentes communautés sont telles qu’elles menacent d’embraser l’Irak. Les étrangers plient bagage ; les chrétiens redoutent le retour de la guerre civile ; les ONG ont mis leurs programmes en pause ; les institutions sont en crise et menacées par les groupes et partis politiques qui ont fait allégeance à Téhéran. Quant aux troupes américaines, elles ont achevé en janvier leur retrait du pays et ne conservent plus que des bases dans la région du Kurdistan. Quelle que soit l’issue du conflit dans Iran voisin, l’Irak entre dans une nouvelle période d’instabilité aux conséquences encore incalculables.
Comment la guerre en Iran plonge l’Irak dans le chaos
REPORTAGE. En Irak, des milices chiites pro-iraniennes font régner la terreur. Dans un pays au bord de la guerre civile où la population est prise entre deux feux, la minorité chrétienne craint pour son avenir.







