ReportageÀ Los Angeles, où vit une importante communauté iranienne, les pro-Pahlavi soutiennent une intervention militaire au sol pour renverser les mollahs. D’autres opposants redoutent que la guerre ait déjà produit l’effet inverse.De notre correspondant à Los Angeles, Philippe BerryJournalistePublié le 16/05/2026 à 09h00Sous les palmiers de Westwood, à l’ouest de Los Angeles, des dizaines de drapeaux tricolores iraniens frappés du lion solaire – l’emblème de la monarchie renversée lors de la révolution islamique de 1979 – et plusieurs étendards américains et israéliens flottent au vent. « Pas de cessez-le-feu / Pas de cessez-le-feu / Une solution, un vœu / Trump termine le job », scande un intervenant au micro. « Trump, finish the job ! / Trump, finish the job ! » reprennent en chœur quelques centaines de manifestants.Comme souvent le week-end depuis le début des frappes américano-israéliennes fin février, ils sont venus protester, en ce dimanche 10 mai, contre les massacres commis par la République islamique et le black-out des communications. « Pas d’Internet, pas de presse libre / Ils tuent en silence / Quelle alternative pour I’Iran ? / Le roi Reza Pahlavi ! » répète la foule en brandissant des portraits du fils du chah, qui vit en exil aux États-Unis.Le rassemblement se tient devant un bâtiment fédéral, à deux pas de Persian square, au cœur de « Téhérangeles » : selon les estimations de Pew Research, plus de 230 000 Irano-Américains vivent dans la région de Los Angeles – et plus de 500 000 en Californie du sud – soit la plus importante diaspora iranienne au monde.« Il n’y a pas eu de changement de régime »« Cela fait 47 ans qu’on essaie de renverser ce régime. Et il y a deux mois, quand ils ont exécuté 42 000 personnes*, la population iranienne nous a dit “On ne peut pas le faire seul, on a besoin de l’aide du monde libre” », confie au Point l’organisateur Foad Pashai, secrétaire général Parti constitutionnaliste de l’Iran, un mouvement monarchique d’opposition qui plaide pour une transition démocratique menée par Reza Pahlavi. « À terme, nous voulons des élections libres. »Également membre du CPI, Hamed Seperi a fui l’Iran à 18 ans, en 1991. « Il y a un an, la majorité des Iraniens était contre des “boots on the ground” [des troupes au sol, NDLR]. Mais aujourd’hui, après les massacres, nous avons besoin de tous les soutiens possibles », plaide-t-il. Mais si des pancartes disent « Merci président Trump, merci Premier ministre Netanyahou », certains manifestants ont le sentiment d’avoir été abandonnés par le locataire de la Maison-Blanche, qui avait promis que de « l’aide [allait] arriver ».« Contrairement à ce que certains responsables politiques veulent nous faire croire, il n’y a pas eu de changement de régime en Iran, avec le fils de Khamenei et les gardiens de la révolution toujours au pouvoir. Il n’y aura un changement de régime qu’avec la dissolution de la République islamique », insiste Ramine, un artiste quinquagénaire qui préfère ne pas donner son nom de famille pour éviter de mettre en danger ses proches. « Je n’ai pas vu mon pays bien aimé depuis 47 ans. C’est mon rêve le plus cher de pouvoir y retourner. »Très active sur les réseaux sociaux, Sharisa ne compte plus les messages privés qui la traitent de « zionist bitch » (« salope sioniste ») – « je ne suis même pas juive », ironise-t-elle – ou la menacent de mort, mais elle refuse de céder à la peur. Elle aussi souhaite que Donald Trump « aille jusqu’au bout ». « Quand Khamenei est mort, j’ai fait la fête et j’ai cru que le régime allait s’effondrer. Mais le système est tellement infiltré que nous avons besoin de l’aide de l’armée américaine et de l’armée israélienne pour en couper les racines. »Le rassemblement était notamment organisé par le Parti constitutionnaliste de l'Iran, un mouvement monarchique d'opposition qui plaide pour une transition démocratique menée par Reza Pahlavi. P. BERRY / LE POINT Plus de 230 000 Irano-Américains vivent dans la région de Los Angeles, notamment à Westwood et Beverly Hills. P. BERRY / LE POINT « Avec le black-out des communications en Iran, nous voulons être la voix des Iraniens », déclare Hamid Saedi, un compositeur irano-américain titré aux Grammy Awards. P. BERRY / LE POINT Dans la foule, de nombreux t-shirts et casquettes « Miga » : « Make Iran Great Again ». P. BERRY / LE POINT Le lion solaire est l’emblème de la Perse royale et le motif central du drapeau de l'Iran de 1576 jusqu'à la révolution islamique de 1979. P. BERRY / LE POINT De nombreux manifestants remercient Donald Trump et Benyamin Netanyahou. P. BERRY / LE POINT Les manifestants appellent Donald Trump à « finir le job » et à en finir avec la République islamique. P. BERRY / LE POINT « Il n'y aura un changement de régime qu'avec la dissolution de la République islamique », insiste Ramine. P. BERRY / LE POINT Sur cette banderole, les visages de 762 victimes des massacres de janvier 2026. Des sources hospitalières avancent un bilan d'au moins 30 000 morts, des chiffres qui n'ont pas été indépendamment vérifiés. P. BERRY / LE POINT Un intervenant scande « Gloire au chah, gloire à l'Iran ». P. BERRY / LE POINT Kourosh brandit une pancarte sur laquelle sont imprimés les visages de 150 victimes récentes du régime. P. BERRY / LE POINT Pour Sharisa, l'Iran a « besoin de l'aide de l'armée américaine et de l'armée israélienne pour couper les racines du régime iranien ». P. BERRY / LE POINT Au milieu des casquettes et des t-shirts Miga (« Make Iran Great Again »), impossible de rater Kourosh, qui brandit une gigantesque pancarte sur laquelle sont imprimés les visages de 150 victimes récentes du régime, sous des portraits du « meilleur président » (Donald Trump), du « meilleur Premier ministre » (Benyamin Netanyahou) et du « meilleur roi » (Reza Pahlavi) ainsi que de Lindsey Graham. Deux heures plus tôt, ce sénateur républicain, partisan d’une réponse militaire plus musclée, jugeait sur X que le président américain, après avoir donné sa chance à la diplomatie, devrait « changer de cap ». Kourosh, qui a été contraint de servir pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak, dans les années 1980, souhaite une intervention militaire pour aider la population à se soulever. Il a encore de la famille en Iran et sait qu’il y aurait des victimes civiles. « Mais le régime massacre déjà femmes et enfants. Si on ne fait rien, ils seront morts pour rien », soupire-t-il.« La guerre a légitimé la République islamique »Roozbeh Farahanipour, propriétaire de deux restaurants sur Westwood Ave, entre Persian Square et la place Femme, Vie, Liberté – renommée en 2024 pour honorer Mahsa Amini, tuée deux ans plus tôt après son arrestation par la police des moeurs – n’a pas souhaité se joindre à cette manifestation « pro-guerre ». Joint par téléphone, il raconte qu’il avait 7 ans quand il a eu sa « première interaction avec le régime », à l’aube de la révolution islamique : sa mère se met à pleurer au téléphone en apprenant qu’un de ses cousins vient d’être tué par un peloton d’exécution. Quelques mois plus tard, des membres des forces de l’ordre d’un « komiteh » révolutionnaire attaquent son école catholique : « Ils ont exécuté deux prêtres et en ont arrêté plusieurs. »Roozbeh estime avoir perdu au fil des années une vingtaine de proches – membres de sa famille, amis et mentors – fusillés ou pendus par l’appareil iranien. Dans son cœur d’adolescent, la « haine » du guide suprême Ali Khamenei grandit. Il le rencontre une fois, lors d’une foire universitaire, au milieu des années 1990, puis il devient l’un des organisateurs du mouvement de protestation étudiante qui secoue le pays en 1999. Arrêté, torturé et condamné à mort, l’activiste parvient à s’échapper vers les États-Unis où il obtient l’asile. Aujourd’hui âgé de 54 ans, il reste sous la menace de trois fatwas.Toute sa vie, le fondateur du parti d’opposition Marz-e Por Gohar (« frontières glorieuses ») a plaidé pour que l’ayatollah bénéficie d’un procès équitable et, espérait-il, soit condamné à la peine capitale. Mais la répression sanglante de janvier a tout changé. Quand Donald Trump confirme la mort du guide suprême dans une frappe, le 28 février dernier, Roozbeh ouvre une bouteille de champagne. « Le monde se porte mieux sans lui », confie le patron de la Chambre de commerce de l’ouest de Los Angeles, qui soutient d’abord les frappes américano-israéliennes. « Mais les États-Unis auraient dû déclarer victoire après la mort de Khamenei et quitter la région », estime-t-il. Car selon lui, la guerre qui s’éternise « a légitimé et renforcé la République islamique. C’est une réaction naturelle, une partie de la population – pas les activistes et les militants mais les gens normaux – fait bloc autour du régime face à une agression étrangère ».Même à 12 000 km de Téhéran, il souligne qu’après « 47 ans à tenter de délégitimer le drapeau islamique, on le voit désormais dans des manifestations anti-guerre à Los Angeles. Cela met tout le monde très mal à l’aise ». L’emblème des Gardiens de la révolution a même été tagué sur un panneau publicitaire du quartier par un collectif de grapheurs propalestiniens, et Roozbeh se bat pour le faire effacer.La frustration se sent dans sa voix quand il revient sur le « momentum » qui poussait, selon lui, vers un changement de régime par une révolution de l’intérieur. Cela s’est fait dans la durée au prix du sang, avec les manifestations étudiantes de 1999, la « révolution verte » de 2009-2010, le soulèvement de 2019 contre le prix de l’essence puis le mouvement Femme, Vie, Liberté de 2023-2024. Selon lui, après la répression de la protestation de janvier, « on a commencé à voir certains membres des forces armées rejoindre le mouvement, et des manifestations repartaient sur des campus. Mais tout s’est arrêté après les frappes ». Désormais, il craint que l’Iran suive le modèle de la Corée du Nord, version théocratie militaire islamique, et qu’il faille encore « 15 ou 20 ans » avant qu’une opportunité de renverser le régime se représente.La Coupe du monde de la discordeRoozbeh et les manifestants pro-Pahlavi partagent tous le même rêve – la fin de la mollahrchie – mais diffèrent sur le meilleur moyen d’y parvenir. Ils se retrouvent en revanche sur un point : ils n’encourageront pas l’équipe iranienne de football, qui doit disputer ses deux premiers matches de la Coupe du monde, les 15 et 21 juin prochains, au Sofi Stadium de Los Angeles.« Je ne peux pas les supporter. Ils sont payés par le régime, ils sont escortés par le régime », juge Sharisa. « Les joueurs ont vendu leur âme, ils font partie de la propagande », abonde Kourosh. « J’ai une réaction émotionnelle très profonde à l’hymne, au drapeau et aux symboles de la République islamique à cause de tout ce que j’ai personnellement vécu. Rien que les voir ou les entendre me provoque une réaction presque allergique », répond Roozbeh Farahanipour. « Je n’encouragerai jamais une sélection représentant la République islamique », commence Hamed Seperi. « Mais un jour, conclut-il, on pourra supporter la véritable équipe d’Iran. »*un chiffre avancé par Donald Trump mais non confirmé de manière indépendante.Philippe Berry est correspondant aux Etats-Unis. Basé en Californie depuis 2008, il a couvert quatre campagnes présidentielles américaines pour 20 Minutes et a rejoint Le Point en 2024. Diplômé en informatique, il se passionne pour l’innovation et décrypte l’impact de la Silicon Valley sur notre société.
« Trump, termine le job » : à « Téhérangeles », la diaspora iranienne se fracture sur la guerre
À Los Angeles, où vit une importante communauté iranienne, les pro-Pahlavi soutiennent une intervention militaire au sol pour renverser les mollahs. D’autres opposants redoutent que la guerre ait déjà produit l’effet inverse.










