En rejoignant l’UDR, la Marseillaise Laure-Agnès Caradec emprunte une passerelle libérale vers l’extrême droite, validée par les électeurs. Le début de la grande hémorragie ?Un échange de textos avec Éric Ciotti. « Je suis au bout d’un chemin. Il est temps pour moi de vous rejoindre », lui indique Laure-Agnès Caradec. « Volontiers, tu es la bienvenue », lui répond le président de l’Union des Droites pour la République (UDR), devenu maire de Nice en mars dernier.Le lendemain, la présidente de la fédération Les Républicains des Bouches-du-Rhône, l’une des trois plus importantes de France, franchit son Rubicon, même s’il n’a rien de hasardeux. « Le socle commun avec le centre ne fonctionnait pas, c’était compliqué avec Renaissance », explique celle qui, à 58 ans, après avoir étiré une carrière politique de plus de 25 ans auprès de Jean-Claude Gaudin, a dirigé la campagne municipale de Martine Vassal, candidate du centre droit à Marseille.Avec, à la clé, un résultat impitoyable, 5,36 % des suffrages au second tour et trois petites places sur cent onze dans un hémicycle local qui fut dominé par les siens de 1995 à 2020. « Beaucoup de nos électeurs LR nous demandaient ce qu’on faisait avec les macronistes, nous disaient qu’il fallait arrêter d’être la droite la plus bête du monde quand la gauche n’a pas de scrupules à s’allier avec les Insoumis. Bref, ils nous disaient de faire l’union des droites ».« Je n’ai jamais eu autant de likes »Dans une région laboratoire, toujours en avance sur l’Hexagone d’une poussée de fièvre droitière, la victoire d’Éric Ciotti et la consolidation des bastions du Rassemblement national qui revendique ici, avec son allié, 17 des quelque 70 mairies françaises, la jonction est plus simple.« Nos meilleurs bureaux de vote à Marseille étaient ceux de Gaudin il y a dix ans », rappelle le député RN Franck Allisio, finaliste aux municipales face à la gauche de Benoît Payan. « Ça veut dire que la boucle est bouclée et que la victoire est inéluctable. Les départs sont dans la logique d’un rapprochement des élus avec ce que leur demandent les électeurs. C’est un épilogue des municipales, une dynamique qui s’amplifie. »Pour Laure-Agnès Caradec qui était favorable à un « rapprochement technique » avec l’extrême droite aux municipales, le pas a été franchi sereinement. « J’avais parrainé Éric Ciotti lors de la primaire LR en 2022. Je me sentais libre après avoir redonné vie à la fédération LR dans le département. Il y avait une logique et même si j’ai reçu des réactions violentes, je n’ai jamais eu autant de likes sur les réseaux sociaux ». Même s’il est assumé, on sent poindre un germe de fatalisme. Chez ses anciens amis LR, le terme s’aimante à une forme d’opportunisme.« Laure-Agnès a fait ses choix », souffle le conseiller régional Ludovic Perney qui, à 30 ans, candidate à la tête de la fédération LR. « Les deux dernières années, nous sommes passés de 10 000 à 1 700 adhésions, il n’y avait plus de réunions à la fédé. On a vécu une claque aux municipales, mais on peut rassembler sur nos valeurs. Moi, je n’ai pas besoin de changer de parti pour vivre politiquement, cingle-t-il. Il y a besoin d’une droite républicaine, fière de ses valeurs, qui reparle d’autorité, de pouvoir d’achat, d’assistanat. La clarté et l’incarnation paient. »La page est tout aussi vite tournée par Romain Simmarano (Renaissance), directeur de cabinet de Renaud Muselier à la Région qui fait partie des trois conseillers municipaux de centre droit. À 35 ans, il est une autre incarnation du renouvellement.« J’ai été surpris que Laure-Agnès, un bébé Gaudin historique, une femme élevée dans la culture centriste et libérale, s’en aille. Il y en aura d’autres, mais la culture du renoncement est toujours balayée par l’espoir du renouveau. Et même si ces 5,36 % aux municipales ont été une catastrophe industrielle, les effets de séduction du moment ne sont pas éternels. Mais on ne va pas retenir à genoux ceux qui veulent partir. La suite sera plus joyeuse, avec une nouvelle génération ».« L’UDR peut servir de passerelle »Si, à Marseille, le départ de la vice-présidente du Département qui fait suite à de multiples débauchages, est vécu comme une opportunité d’effacer l’époque Gaudin, il dit autre chose dans la région. Si elle a solidifié ses bases et s’est un peu étendue, l’extrême droite n’a pas fait basculer le sud. « Les LR sont sortis plutôt renforcés des municipales. On a gardé Toulon, pris des villes comme Istres et le raz de marée RN n’a pas eu lieu », remarque le sénateur LR Stéphane Le Rudulier qui fera du scrutin de septembre un marqueur. « Il pourrait y avoir les départs de ceux qui ne se reconnaissent plus chez LR, mais je ne vois pas de gros bouleversements. »Spécialiste des droites dans le Sud avec son think tank Spirales, la politologue Virginie Martin souligne que « le RN et l’UDR ont densifié leurs positions, mais n’entrent pas là où ils sont faibles. Le maillage a du mal à se faire, parce qu’il reste, notamment au sein des élites économiques et intellectuelles, une réticence à leur confier les leviers. Dans ce contexte, l’UDR peut servir de passerelle, parce qu’il prône notamment une vision libérale de l’économie. »D’où l’intérêt de voir arriver Laure-Agnès Caradec qui a notamment dirigé l’établissement public Euroméditerranée et l’agence d’urbanisme de Marseille. « Elle est un symbole parce qu’elle conduisait la fédération LR, mais aussi parce qu’elle amène des compétences techniques », appuie le député UDR marseillais Olivier Fayssat issu, lui aussi, du monde de l’entreprise.« La structure LR est condamnée à s’allier, ses électeurs lui demandent. Elle peut le faire au centre, mais elle trouve ici un discours libéral et un héritage de la droite Pasqua qui convient aux gens. Il y a une colonne vertébrale et si certains hésitent, c’est une question de temps et de courage ».Prête à soutenir le RN et ses alliés lors de la campagne présidentielle, Laure-Agnès Caradec juge elle aussi que « la droite est trop longtemps restée complexée, alors que ses électeurs ont basculé chez Ciotti et Le Pen. Ils les considèrent comme la droite classique, estiment que leur discours est parfois moins dur qu’au RPR des années 80. Je suis convaincue que d’autres élus suivront très rapidement. » Déjà entamée, l’hémorragie dépendra aussi de la capacité de Bruno Retailleau à la cautériser. Ou à l’accompagner.