Quelles traces le passé laisse-t-il ? Même pour l’historien le plus chevronné, l’écriture du passé comporte toujours une part d’imprécision. Cela se complique avec la petite histoire, l’histoire populaire et, plus encore, avec l’histoire familiale : les fragments de mémoire se superposent étrangement avec le temps. La preuve en est que tous les membres d’une famille ne se souviennent pas toujours de la même chose… Et les textes eux-mêmes — journaux intimes, lettres, écrits —, tout comme les photographies, nous apparaissent souvent flous…Avec son exposition Nos relectures imprécises, Yann Pocreau nous plonge dans cette réflexion. Pocreau, qui « collectionne des images depuis très longtemps » — « images trouvées dans des marchés aux puces ou achetées sur eBay, des milliers de photos et de diapositives » —, a réalisé, lors de la Manif d’art à Québec en 2024, une projection de 200 diapos sur un mur de glace, créant des microrécits par association d’images.

Depuis, il s’est demandé « comment amener plus loin ce projet » et comment embrasser l’imprécision des images, cette situation où elles se contaminent les unes les autres. Ici, à la maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, la façon dont les diapos sont projetées, parfois les unes à côté des autres, mais, plus souvent, les unes par-dessus les autres, engendre de multiples interférences visuelles. « Avec Manel Benchabane », commissaire de l’expo, « on a calculé combien de récits, de permutations narratives ces images, projetées par d’anciens projecteurs à carrousel, pouvaient générer… Et nous sommes arrivés au nombre de 3,5 milliards de possibilités ! » d’indiquer l’artiste en entrevue au Devoir. Les projecteurs asynchrones créent sans cesse de nouvelles associations, activant l’effet Koulechov : comme l’a démontré le cinéaste russe Lev Koulechov en 1921, une image change de sens selon son contexte, selon les images qui l’encadrent.Pocreau continue en expliquant que « sur les 400 diapositives qui sont orchestrées, on retrouve des photos de famille, mais aussi de voyages, des images plus encyclopédiques montrant des musées, de l’architecture, des villes, etc. ». Ces images appartiennent à une époque, de la seconde moitié du XXe siècle, où une génération voulut voyager pour voir le monde. Une génération qui, à travers « les projections de diapositives, a mis en place un spectacle collectif de l’image et de la vie des autres : voyage de l’un, fête de famille de l’autre… » Entre ces images, Pocreau a intercalé des « monochromes lumineux » qui viennent ponctuer, aérer le dispositif… et, en même temps, souligner le caractère évanescent de l’image.