Dans l’Overberg, province du Cap-Occidental (Afrique du Sud). OBIE OBERHOLZER/LAIF-REA

« Le Cantonnement » (Kompoun), de Ronelda S. Kamfer, traduit du kaaps par Georges Lory, préface d’Antjie Krog, Zoé, 288 p., 21,50 €, numérique 13 €.

Au tiers du Cantonnement, de Ronelda S. Kamfer, Nadia revient chez elle, ivre et le sac à dos débordant de livres, pour se faire battre par son père. L’homme, comme la plupart des personnages adultes de cette intrigue, ne sait que maltraiter son enfant. Encaissant les coups, la jeune fille se récite à elle-même des passages de romans russes. « Je n’existe presque plus, et je le sais ; Dieu sait ce qui habite en moi à ma place », songe Nadia, en référence à L’Idiot, de Dostoïevski (1869).

Si Anna Karénine, de Tolstoï (1878), et son incipit sur la créativité des familles malheureuses, nous revient en tête à chaque page, la force du premier roman de la poète sud-africaine née en 1981 tient surtout au regard lucide, à l’humour mordant et au verbe intrépide de Nadia. Elle et son cousin Xavie, deuxième voix narrative, se sont juré de « déterrer la vérité et de la protéger ». Mieux : ils ambitionnent de « démembrer tout l’empire ». Celui fondé à Groenplaas, dans la région rurale de l’Overberg (extrême sud de l’Afrique du Sud), par leur grand-mère, Sylvia McKinney, une Blanche aux yeux bleus. Surnommée « la reine mère du mensonge », Sylvia distille insultes et coups, sagesse négative et malédictions qu’elle adresse à sa descendance exécrée, frappée par l’abus d’alcool et de drogues. Le Cantonnement suit cette tentative de destruction du mythe familial par Xavie le taiseux et Nadia la colérique. Il y a du Tolstoï mais aussi du Shakespeare et du Zola dans ce roman tour à tour réaliste, poétique et tragique, planté au cœur des grands espaces de la province du Cap-Occidental.