L’écrivain américain Ben Shattuck, à New York, en avril 2025. DIA DIPASUPIL/GETTY IMAGES VIA AFP

« La Forme et la couleur des sons » (The History of Sound), de Ben Shattuck, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, éd. Albin Michel, « Terres d’Amérique », 366 p., 23,90 €, numérique 16 €.

On croit d’abord à une réécriture de « Brokeback Mountain », la nouvelle d’Annie Proulx (1998 ; Grasset, 2006 ; superbement adaptée au cinéma par Ang Lee en 2005), sur deux cow-boys amoureux dans le Wyoming des années 1960 à 1980. Dans « La Forme et la couleur des sons », nouvelle qui ouvre et donne son titre au premier recueil de Ben Shattuck, David, un collectionneur de musique traditionnelle, et Lionel, un chanteur à l’oreille absolue, s’éprennent l’un de l’autre, en 1916. L’un est fiancé, l’autre pas encore. Ensemble, ils vont arpenter le Maine, fous de bonheur, à la recherche de chansons oubliées, avant d’être séparés par la tragédie. Comme chez la nouvelliste américaine, deux existences sont gâchées par le poids des convenances et des secrets.

Mais qu’il s’agisse, consciemment ou pas, d’une reprise, ce texte (devenu lui aussi un film, The History of Sound, d’Oliver Hermanus, présenté cette année à Cannes), donne le « la » aux onze autres. Ancrés en Nouvelle-Angleterre, entre mer et campagne vallonnée, la plupart croquent des vies à demi vécues, empêchées ou interrompues. Sur l’île de Nantucket, en 1796, une veuve voit ainsi revenir son amour de jeunesse, pour lequel elle brûle encore ; mais il est, cette fois, accompagné de sa femme (« Edwin Chase de Nantucket »), et repartira comme il est arrivé : sans crier gare. A Boston, une femme croit reconnaître l’enfant qu’elle a abandonné douze ans plus tôt, après s’être rendu compte que son mari avait une autre famille, légitime celle-ci (« Greffe »). Elle est alors submergée d’émotions et de regrets. A Cape Cod, l’harmonie d’un foyer se brise lorsque le fils unique s’abîme dans la drogue (« Un cygne de la toundra »), puis vole en éclats quand, lors d’une partie de chasse, ce dernier tue un cygne migrateur, comme en écho tragique à La Mouette, d’Anton Tchekhov (1896).