Avec "Woman Unknown" ("Kvinde Ukendt"), présenté en compétition à la Mostra de Venise, la réalisatrice dano-égyptienne May el-Toukhy interroge la honte collective, la mémoire et le corps féminin comme territoire de contrôle après la Seconde Guerre mondiale.Le résuméSeule réalisatrice en compétition à Venise, May el-Toukhy regrette un problème structurel persistant dans le cinéma.Avec "Woman Unknown", elle pose une question centrale: "Qui possède le corps des femmes et qui a le droit de le juger?"Elle revendique enfin des récits sans réponse simple, sans trancher facilement "ce qui est bien ou mal".Son nom a récemment fait couler beaucoup d'encre, et pour cause: sur vingt films, elle est la seule femme présente en compétition à la Mostra de Venise 2026. May el-Toukhy signe avec "Woman Unknown" ("Kvinde Ukendt", le titre original en danois) son troisième long métrage. Juste après la Libération, le film suit Marie, une jeune domestique sur le point d’épouser Christian, un veuf fortuné plus âgé qu’elle. Mais son passé menace le statut qu’elle tente de construire: pendant la guerre, elle a entretenu une relation intime avec un soldat allemand.Inspiré de faits historiques, le film s’intéresse aux femmes qui, partout en Europe, furent traquées, humiliées publiquement et stigmatisées après la guerre. Porté par Mathilde Arcel, "Woman Unknown" explore la manière dont les sociétés transforment le corps et les désirs féminins en enjeux politiques et moraux.KVINDE UKENDT ("Woman Unknown") | TeaserVous êtes la seule femme réalisatrice en compétition à la Mostra de Venise. Comment vivez-vous cette situation?May el-Toukhy: Je ressens un mélange de sentiments complexes. Je suis très heureuse et honorée de participer à ce festival. C’est aussi l’occasion de mettre en lumière les histoires des femmes dont parle mon film. Mais j’aurais aimé avoir davantage de collègues femmes en compétition. Notre industrie connaît un grave problème structurel, et ce n’est pas nouveau. Nous devons faire mieux, continuer à en parler et poser des questions critiques. Au cours de ma carrière, j’ai souvent été la seule femme dans différentes situations."Dans tous les cas, je me suis toujours sentie seule… J'ai une solitude existentielle. Mais j’aurais aimé pouvoir être côte à côte avec davantage de réalisatrices."May el-ToukhyRéalisatriceVous sentez-vous seule?Je ne me sens pas vraiment seule, car je m’identifie aussi à mes collègues masculins: nous sommes tous des cinéastes. Et puis, dans tous les cas, je me suis toujours sentie seule… J'ai une solitude existentielle. Mais j’aurais aimé pouvoir être côte à côte avec davantage de réalisatrices.D’une certaine manière, le titre de mon film, "Woman Unknown", est assez révélateur. Je suis probablement la femme inconnue la plus connue du milieu! Mais cette situation me donne aussi l’occasion de parler du film, et donc de l’invisibilité des femmes et du fait qu’elles restent, dans une certaine mesure, privées de voix.Toute l'équipe du film "Kvinde Ukendt" ("Woman Unknown"), lors de la 83e Mostra de Venise, le 6 septembre 2026. ©EPAComment avez-vous choisi le sujet de ce film?Le projet a été le fruit d'une longue réflexion qui a évolué dans le temps. Avec ma coscénariste, Maren Louise Käehne, nous avons réfléchi au corps féminin comme à une propriété nationale, comme à un champ de bataille en temps de guerre. En 1945, la colère s’est dirigée contre l’Allemagne et les nazis, mais aussi contre les personnes qui avaient collaboré ou entretenu des relations avec des Allemands. Qui possède alors le corps des femmes et qui a le droit de le juger?Cela nous offrait la possibilité d’explorer toutes ces perspectives. Je suis toujours attirée par les histoires qui ne permettent pas au public, ni à moi-même en tant que narratrice, de déterminer facilement ce qui est bien ou mal."Avec ma coscénariste, Maren Louise Käehne, nous avons réfléchi au corps féminin comme à une propriété nationale, comme à un champ de bataille en temps de guerre."May el-ToukhyRéalisatriceLe Danemark avait lui-même choisi de collaborer avec l’Allemagne. Comment cette contradiction apparaît-elle dans le film?Notre gouvernement avait choisi de collaborer afin d’éviter trop de pertes humaines, puisque nous étions une petite nation. Après la guerre, il a fallu réécrire le récit national pour pouvoir vivre avec ce choix. Les "filles allemandes", ou "collaboratrices horizontales", restent souvent une note de bas de page dans les récits sur la résistance. La situation était pourtant complexe: certains industriels avaient été contraints de produire pour l’armée allemande et les paysans de fournir de la nourriture. Beaucoup affirmaient que c’était la seule manière de survivre.May el-Toukhy à Venise: "Je porte les deux identités". ©EPAVous avez grandi au Danemark, mais votre père est égyptien. Vous sentez-vous également liée à cette partie de votre héritage ?Oui, je me sens liée à cette histoire. Quand j’étais plus jeune, je disais que j’étais à moitié égyptienne et à moitié danoise. Aujourd’hui, je me vois plutôt comme une personne double. Je porte les deux identités. Beaucoup des récits que je raconte, ou que j’ai envie de raconter, sont liés au fait d’être privé de sa voix, de ses possibilités d’action ou même de la possibilité de construire son propre récit."Je suis toujours attirée par les histoires qui ne permettent pas au public, ni à moi-même en tant que narratrice, de déterminer facilement ce qui est bien ou mal."May el-ToukhyRéalisatriceCela vient sans doute du fait d’avoir grandi dans un environnement majoritairement blanc alors que je ne le suis pas. Je regardais parfois le monde à travers les yeux de mon père, qui était un immigré de première génération. Je percevais son stress, lié au sentiment d’être défini par son environnement et de ne pas avoir sa propre voix. Il a, malgré lui, transmis cette expérience à ses enfants. Je crois que cette idée est toujours présente, d’une manière ou d’une autre, dans mes histoires.Que souhaitez-vous que le public retienne de "Woman Unknown"?Je ne souhaite pas lui imposer une interprétation unique. J’aimerais plutôt qu’il sorte du film avec des questions et qu’il poursuive la discussion avec les autres spectateurs. Nous avons essayé de laisser le récit ouvert sans donner toutes les réponses. Le film parle du corps des femmes, du pouvoir, de la honte, de la mémoire collective et de la manière dont une société décide qui mérite d’être puni ou pardonné. J’espère que chacun pourra réfléchir à ces questions et construire sa propre lecture du film.Interview: May el-Toukhy & Mathilde Arcel WOMAN UNKNOWN | Venezia 83
May el-Toukhy, réalisatrice: "J'aurais aimé avoir davantage de collègues femmes en compétition"
Avec "Woman Unknown" ("Kvinde Ukendt"), présenté en compétition à la Mostra de Venise, la réalisatrice dano-égyptienne May el-Toukhy interroge la honte collective, la mémoire et le corps féminin comme territoire de contrôle après la Seconde Guerre mondiale.










