© Courtesy of Kasbah d'IfProjet de tous les superlatifsC’est en 2019 qu’un couple franco-marocain, Nadia et Pierre Jost, croise la route de cette bâtisse inachevée. "Nous voulions d’abord l’acheter pour nous-mêmes", confie Pierre Jost, installé dans un coin intimiste du British Berbere Bar. "Comme beaucoup de gens qui passaient devant ce château, on s’est dit que ce serait amusant d’habiter là-haut."Nous nous sommes fixé une règle stricte: n’acheter que des pièces qui auraient pu s’échanger historiquement lors d’une halte de caravaniers.Pierre JostLe projet personnel se heurte vite à la réalité des volumes: pensée comme une citadelle imprenable et fermée sur elle-même, sans la moindre fenêtre vers l’extérieur, la bâtisse ne se prêtait guère à un usage privé. Le couple se donne alors une autre ambition: sous l’impulsion de l’entrepreneur Pierre Jost, le projet prend une tournure herculéenne. Son épouse dirigeait déjà un riad réputé; pourquoi, dès lors, ne pas viser un cinq étoiles?Pierre Jost, qui dessine lui-même les extensions avec un ami, choisit de creuser la colline plutôt que de surélever la bâtisse. Le chantier mobilisera, pendant six ans, près de 150 maîtres artisans -les célèbres "maâlems"- et menuisiers. L’équivalent de 1.900 camions de roche sera extrait du sous-sol pour atteindre, douze mètres sous le niveau de la kasbah, l’emplacement destiné au spa. "On a passé trois ans juste pour enlever la roche. Quand on a mis le doigt dedans, impossible de reculer. C’est le projet d’une vie, nous y avons placé toutes nos économies, sans jamais justement chercher à faire de petites économies", sourit Jost.© Courtesy of Kasbah d'IfAu coeur de la rocheCette roche, justement, réserve une surprise. En creusant, les ouvriers font apparaître une veine naturelle. "C’est elle qui a tracé le chemin du futur tunnel d’accès au spa", explique Jost, qui refuse d’en dévier malgré les réticences de son architecte. Au bout de ce passage taillé dans la roche, la lumière du jour est mise en scène pour traverser des arches sculptées selon une symbolique berbère précise -la grand-mère, la mère, l’enfant- un motif que l’on retrouve projeté, par le jeu du soleil, jusque dans certaines suites, où des découpes de marbre tridimensionnelles reproduisent au mur la même filiation. Ce marbre, extrait à une heure de route de Marrakech, a été acheté en blocs entiers -un par salle de bains, soit quarante-deux blocs au total- pour garantir la continuité des veinures d’une pièce à l’autre.Nous empruntons cet impressionnant couloir de pierre, sombre et frais, calqué sur cette faille géologique naturelle. Au bout du tunnel, le contraste est saisissant: le corps baigne dans la chaleur douce d’un bassin à 37°C alors que le vent frais du désert balaie le visage, face aux neiges éternelles de l’Atlas -au loin- qui découpent l’horizon.Dehors, le paysage lunaire a consenti à laisser s’épanouir une végétation foisonnante. Fidèle à une logique écoresponsable, l’équipe a orchestré la plantation de 190.000 arbres et arbustes endémiques, peu gourmands en eau, en réutilisant les déblais de roche pour structurer des terrasses en gradins et les contreforts. On s’égare entre les oliviers, les citronniers et les bougainvilliers éclatants, bercé par le bourdonnement des grillons au crépuscule.© Sarah BurnsL’Atlas en mémoireÀ l’intérieur, dans la pénombre des 37 chambres et suites, l’ameublement obéit à la même logique d’authenticité revendiquée: tapis de Tazenakht, céramiques de Skoura, cuirs et nattes de Mauritanie, colliers amazighs de Taroudant. "Nous nous sommes fixé une règle stricte: n’acheter que des pièces qui auraient pu s’échanger historiquement lors d’une halte de caravaniers", précise Jost. Le lin brut et les cuirs patinés dialoguent ainsi avec le marbre de Volubilis.Le voyage sensoriel se poursuit également à la table du Patio, du restaurant Al Massaa ou depuis l’immense rooftop et sa Pergola. Aux commandes des cuisines, le jeune chef Hassan Bensaïd bouscule les traditions sans les renier. Sa carte crée des passerelles gastronomiques inattendues, dépoussiérant les classiques marocains pour les ouvrir aux influences méditerranéennes. Jost résume sa philosophie: "La cuisine locale est l’une des meilleures au monde, mais le jeu du sucré-salé ou la puissance des épices peuvent dérouter. Nous créons une cuisine du monde teintée d’esprit marocain pour que chaque voyageur s’y retrouve."Alors que les heures s’étirent et s’évanouissent comme le sable emporté par le vent d’Agafay, le regard de l’hôte transperce déjà l’horizon. Sur la colline voisine, le bâtisseur prépare son prochain acte d’ici quelques années. "Nous allons concevoir une kasbah à l’envers. Un hôtel troglodyte caché dans la roche, invisible depuis la route, où le patio central prendra des allures de cratère à ciel ouvert. Je refuse de modifier d’un iota la pureté de ce paysage."Le rêve d’enfance de Mohamed Ifkiren n’est plus seulement gravé dans le pisé. Il écrit sa propre légende.À partir de 525 euros la nuit en chambre double, petit déjeuner compris. kasbahdif.comLire plusQue se cache-t-il dans la valise de nos personnalités belges préférées?À Saint-Gilles, le restaurant PtitBeur réinvente la cuisine marocaine en version fusion et bioLes bonnes adresses de l'entrepreneur Pierre De Greef au Maroc