Collaboratrice

Publié et mis à jour le 4 septembre

Critique

Après avoir été présentée en mai dernier à la Comédie-Française et avant d’entamer une tournée qui l’amènera jusqu’à Vancouver, Lumières, lumières, lumières, coproduction des Songes turbulents de Florent Siaud et de la mythique institution européenne, se pose à la salle Fred-Barry. Un petit écrin relativement intime accueillant un objet artistique étincelant des reflets irisés d’un diamant ambré. Créé en 2014 à l’Espace Go, dans une mise en scène de Denis Marleau, ce texte d’Evelyne de la Chenelière n’est pas une adaptation du roman Vers le phare (To the Lighthouse) de Virgina Woolf, mais bien une œuvre inspirée d’une autre. Une pièce fascinante, fine, troublante et sobrement magnifique.On y retrouve les deux figures féminines principales de l’ouvrage original, que tout semble opposer : Lili Briscoe, artiste indépendante, refuse le mariage et pourtant envie l’épanouissement de Mme Ramsay, son hôtesse, dans ce chalet de bord de mer où se situe l’action. Cette dernière s’accomplit à travers la maternité et en prenant soin des membres de son cercle, une charge néanmoins accaparante à laquelle elle se plaît à échapper, parfois, à la faveur de la nuit, alors que, pour quelques fugaces instants, elle peut elle aussi jouir de menus fragments d’une existence à soi.Ces femmes, possédant chacune une intériorité profonde, sont habitées par une réflexion ininterrompue sur elles-mêmes et sur ce qui les entoure — constats, contrariétés, ambitions —, que le son de la houle et l’atmosphère estivante ne sauraient amortir. L’aînée note les grâces, les renoncements, les petites extases du quotidien pourtant teintées de l’amertume de l’éphémérité. Sa conscience du temps qui passe et qui engloutit tout, tel le mouvement irrépressible des vagues — un incontournable leitmotiv woolfien — se situe a priori, anticipant douloureusement la perte de ce qu’elle érige jour après jour, des édifices d’amour aussi friables que des châteaux de sable. La perception de cette marche inexorable du temps émerge plutôt, chez sa cadette, a posteriori, soit dix ans après cet été où n’aura pas eu lieu la promenade au phare tant espérée, alors que la guerre a commis ses ravages caractéristiques et que Mme Ramsay, âme de la famille et de son prolongement périphérique, a trépassé.