FILM D’ÉPOQUE – En 1965, Claude Sautet embarque Lino Ventura dans un film d’aventures caribéennes. La tempête, la mer et les hommes en décideront autrement. Il faillit abandonner la réalisation. À voir sur Arte, ce lundi.Sur les treize films de Claude Sautet, il y en a un qui a fait naufrage. Il possède bien quelques qualités mais aucune de celles que le grand cinéaste révélera plus tard. L’Arme à gauche, diffusé ce lundi par Arte, sort le 18 juin 1965, en noir et blanc, porté par la vedette montante, Lino Ventura.Le « gorille » s’est changé en marin qui se jette la tête la première (titre de travail) dans une aventure caribéenne autour d’un bateau, le Dragoon, subtilisé par de grands escrocs pour un trafic d’armes à destination d’une quelconque révolution sud-américaine. La promesse est claire : du sel, du sable, des bourre-pifs, des tirs d’armes automatiques. Un « mâle » de mer pris dans le roulis d’une histoire où une veuve américaine, Rae Osborne (interprétée par Sylva Koscina), lui a donné mission de récupérer son navire.Sortir du polar classiqueLe capitaine Jacques Cournot découvre l’échouage du bateau qui semble abandonné. Erreur : la bande de malfrats se cache dans la soute. L’essentiel du film se déroule alors autour du banc de sable sur lequel le Dragoon s’est échoué avec sa cargaison illicite. À la tête des trafiquants, Morrison, un géant sans foi ni loi, compte lui aussi sur les compétences maritimes du capitaine Cournot pour sortir le Dragoon de l’ornière et reprendre la route du trafic.Cinq ans plus tôt, Claude Sautet avait réussi Classe tous risques, un polar avec Lino Ventura. Depuis, les producteurs, l’ayant cantonné à cette catégorie, ne lui proposaient plus que des redites. Sautet, qui vivait alors du rafistolage des scénarios des autres, ne peut se désengluer de cette case et décide de transiger : adapter le moins polar des romans de la Série noire, Ont-ils des jambes ? de Charles Williams. Il adore le cinéma d’aventures américain, celui de Howard Hawks. Il s’y essaie et apure le roman.La Babel du tournageTout le film est là : décharger des caisses, alléger la coque, attendre la marée. Sautet a compris qu’un film peut tenir sur une tâche. Il a oublié toutefois que, chez Hawks, la tâche s’accompagne d’une camaraderie et d’un bavardage. Ici, on ne parle pas. On ne parle même pas la même langue : le français, l’anglais et l’espagnol coexistent à l’écran, audace rare en 1965, quand l’usage voulait qu’on fît apprendre le texte phonétiquement aux acteurs étrangers.Un marin en mal de bateau, une riche héritière désargentée, et un trafiquant d'armes sans foi ni loi. Trois personnages autour du Dragoon, le deux mâts qui sert de décor à ce duel au soleil des Caraïbes. CITE FILMS-VIDES/COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP/CITE FILMS-VIDES Mais le film présente un défaut dans la coque : Claude Sautet perd vingt minutes inutiles à installer le capitaine Cournot. « J’ai toujours regretté ce début où je m’étendais maladroitement, confie-t-il à Michel Boujut dans Conversations avec Claude Sautet (Institut Lumière / Actes Sud). […] Il y a beaucoup de personnages secondaires dont on ne sait pas trop quoi faire. » Affleure chez le cinéaste le regret de ne pas avoir choisi un parti pris plus radical : poser le film, d’emblée, comme un duel au soleil entre le skippeur Cournot et le chef des bandits (personnage le plus réussi). Comme un western flottant, un Fort Alamo sur plage.« La femme, c’était… le bateau »Pour incarner Morrison, Sautet a repéré une gueule à la Cinémathèque, entre deux séances de Walsh, de Siegel et de Corman : celle de Leo Gordon, second rôle hollywoodien qui avait fait cinq ans à San Quentin pour vol à main armée. Il lui télégraphie l’offre. Gordon accepte le rôle. Sa présence sauve le film car le pauvre Lino n’a pas grand-chose à jouer…Pour la veuve Osborne, le cinéaste souhaitait embaucher Lea Massari, alors « dans le creux de la vague », dixit Sautet. À la suite d’un malentendu jamais élucidé, le réalisateur voit débarquer sur la plage, la veille du tournage, Sylva Koscina. Elle n’était pas du tout le personnage. Sautet n’a pas le choix. Il fait avec, et il se console d’une phrase qui vaut diagnostic : « Je me suis dit, de toute façon, la femme dans l’histoire, c’était… le bateau. »Les pistes enterréesIl faut la prendre au sérieux, cette phrase. Elle explique tout ce qui cloche dans ce scénario. De quoi est mort le second époux de Rae Osborne ? On ne sait pas. L’a-t-elle tué ou a-t-elle été complice de son meurtre ? Ce qui ouvrirait une part d’ombre sur le personnage de la veuve et expliquerait aussi pourquoi son premier mari, Hendricks (joué par Alberto de Mendoza), traîne dans cette intrigue du côté des malfrats… On ne sait pas non plus pourquoi son second mari ne lui a rien laissé, sauf ce navire. Le film pose les questions et les enterre. La complexité annoncée du rôle de la veuve n’est jamais exploitée.Au bout du compte, on ne se bat donc pour rien ni pour personne. Le film n’a pas d’enjeu affectif, il a un enjeu logistique. Lino Ventura n’a même pas une aventure avec la veuve… Il fait son job, point. Un dernier détail : Lino Ventura plonge en pantalon et en maillot de corps. Pour poser une enclume au fond de la mer, un marin qui se baigne tout habillé, ça fait drôle. En plus, le cascadeur au fond de la mer n’a pas tout à fait la morphologie de Lino…Reste que le huis clos tient. Ventura ruse, Gordon cogne et tire à tout bout de champ, et le duel entre l’intelligence et la force brute donne au film ses vingt dernières minutes, les seules où Claude Sautet obtient exactement ce qu’il cherchait.Poséidon en colèreL’équipe s’installe à l’automne 1964, dans le Sud de l’Espagne, à Punta Umbría et Huelva. Sur le papier, le tournage est simple : un bateau échoué, donc immobile. « C’est justement cette immobilité qui s’est révélée impossible, confie Sautet. Le bateau tournait tout le temps, dérivait, entraîné par un courant terrible. »Les ennuis s’enchaînent. Ghislain Cloquet, le chef opérateur de Classe tous risques, est diabétique et se présente en très mauvaise condition physique. Lino Ventura ne supporte plus de voir sa mine blafarde chaque matin. On décide de se séparer. Walter Wottitz reprend la caméra. L’équipe de tournage mixte, entre Français et Espagnols, se déchire ; la Babel de l’écran était aussi celle du plateau. Les tensions franco-espagnoles n’enchantent guère Claude Sautet, qui doit aussi faire face à des accidents à répétition. Poséidon s’en mêle : une tempête détruit une partie du matériel et blesse gravement plusieurs techniciens.Le tournage s’interrompt un mois. On profite de ce mois pour reconstruire la coque dans un bassin d’eau aux studios d’Épinay : un deux-mâts de dix-sept mètres. Les journaux télévisés viennent filmer le plateau en février 1965 ; le film s’appelle encore La Tête la première.Cinq ans de pénitenceAvec 952 743 entrées, soit la trente-deuxième place du box-office 1965, le score de L’Arme à gauche n’est pas déshonorant même si Lino Ventura fait mieux d’habitude. Le désastre n’est pas dans la salle, il est dans les comptes. La tempête a coûté une fortune. Claude Sautet en sort avec une réputation d’homme qui fait perdre de l’argent, et plus aucune envie de tourner.Il retourne pendant cinq ans ressemeler les scénarios des autres (Philippe de Broca, Louis Malle pour des films inaboutis), rencontre Jean-Loup Dabadie, le perd de vue et le retrouve en 1968 avec une ébauche de scénario. Ce sera Les Choses de la vie. Cette fois, la femme dans l’histoire ne sera plus le bateau mais Romy Schneider. Et Lea Massari sera bien présente au générique !L’Arme à gauche, de Claude Sautet. France/Italie/Espagne, 1965, 103 mn. Avec Lino Ventura, Sylva Koscina, Leo Gordon, Alberto de Mendoza, Antonio Martín, Jean-Claude Bercq, Jack Leonard, Antonio Casas. À (re)voir sur Arte, lundi 31 août, à 20 h 55.