LE FILM DU DIMANCHE SOIR. Ce soir, on vous conseille de (re)voir sur Arte ce thriller haletant qui, en coulisses, suscita nombre de tergiversations et quelques inimitiés.Hollywood croit en lui. Sa notoriété a déjà traversé les frontières. Mais en 1993, Tom Cruise n’est pas encore une méga star à qui l’on ne refuse rien. C’est ce jeune acteur de 30 ans qui a fait décoller les entrées de Top Gun, qui s’est fait gentiment éclipser par Dustin Hoffman dans Rain Man et qui a renversé la table dans Des hommes d’honneur. Avec La Firme, Sydney Pollack lui permet de franchir un cap, d’entrer dans la cour des grands.Le réalisateur qui, en son temps, a boosté la carrière de Robert Redford, le met largement en valeur dans ce thriller juridique de 45 millions de dollars, avec, excusez du peu, Gene Hackman en partenaire de luxe dans un rôle de mentor ambigu.Mais derrière ce blockbuster énergique – presque trop, au risque se perdre un peu dans les méandres de son scénario – se cache une mise en chantier plutôt mouvementée. Tout commence à la fin de 1989, lorsque Paramount met la main sur le manuscrit encore inédit de John Grisham. Le studio débourse 350 000 dollars, avant même la publication du livre. Un pari fou, mais qui le paraît beaucoup moins, lorsque le livre paraît en 1991. Au moment de la sortie du film, il s’en est vendu sept millions d’exemplaires. De quoi rassurer les pontes de la Mecque du cinéma.Encore faut-il que Paramount parvienne à transformer l’essai. Dès le départ, les producteurs, Scott Rudin et John Davis, proposent le projet à Tom Cruise, sur le tournage de Des hommes d’honneur – même s’il se murmure que Jason Patric était en réalité leur premier choix. L’acteur accepte d’incarner Mitch McDeere, ce jeune diplômé de Harvard qui croit avoir décroché le job de ses rêves avant de comprendre que le cabinet qui l’a recruté est lié à la mafia.Pour mettre en scène cette histoire d’un homme pris au piège d’un système, le studio envisage Ron Howard (Backdraft), John McTiernan (Piège de cristal), Kevin Reynolds (Robin des Bois, prince des voleurs) ou encore John Badham (La Fièvre du samedi soir). C’est finalement le prolifique Sydney Pollack qui décroche la timbale. Un choix qui paraît assez logique pour un cinéaste qui n’a eu de cesse, comme dans Les Trois jours du Condor, de raconter le parcours d’individus confrontés à des machines qui les dépassent.Le scénario, en revanche, va connaître une véritable guerre de tranchées. David Rabe est d’abord chargé de l’adaptation, mais ses premières versions s’éloignent tellement du roman que Paramount les rejette. Finalement, David Rayfiel, qui vient de bosser sur Havana avec Sydney Pollack, reprend la main.Un choix cornélien entre Gene Hackman et… Meryl StreepMais cela ne signe pas la fin des multiples tergiversations. Sydney Pollack imagine même, à un moment, confier le rôle d’Avery Tolar, le mentor de Mitch, à Meryl Streep et demande que le personnage soit transformé en femme. Puis nouveau virage : c’est Gene Hackman qui décroche le rôle. Comme le scénario ne convainc toujours pas, le metteur en scène appelle son ami et voisin Robert Towne, légendaire scénariste de Chinatown. Il dispose de trois semaines pour reprendre La Firme. Avec David Rayfiel, il bouleverse notamment la fin du roman. Le film ne suivra donc pas exactement John Grisham : les longues subtilités d’un roman de près de cinq cents pages sont transformées en suspense cinématographique.Au milieu de cette bataille d’écriture, Tom Cruise règne déjà sur le projet. Son contrat prévoit que son nom soit le seul à pouvoir apparaître au-dessus du titre dans les publicités. Gene Hackman, arrivé plus tard, choisit donc de retirer complètement son nom des affiches plutôt que d’accepter une situation où il ne serait pas réellement mis en avant. Tom Cruise touche environ 12 millions de dollars, auxquels s’ajoute une participation aux recettes ; il a le vent en poupe.Et il faut dire que dans le film, même si on n’est pas encore dans la scène d’action version Mission : Impossible, il mouille le costume, imposant dans chaque scène sa présence magnétique et son regard perçant. Il finit même par faire oublier un scénario un tantinet alambiqué qui finit par lâcher, hélas, les motivations et la psychologie de son personnage principal. Peu importe : Tom Cruise prouve ici qu’il est bien celui sur lequel il va falloir compter dans les années à venir.Malgré cette domination, La Firme brille également par ses seconds rôles portés par Ed Harris, Hal Holbrook ou Gary Busey, véritables « gueules » du cinéma américain. Mais c’est surtout Holly Hunter, bientôt auréolée par La Leçon de piano, qui, en secrétaire gouailleuse et futée, tire son épingle du jeu et sera d’ailleurs récompensée par une nomination à l’Oscar.Sydney Pollack décide surtout de donner au film un vrai parfum de terroir. Les trois premiers mois de tournage se déroulent à Memphis, avant de se poursuivre aux îles Caïmans, à Washington puis à Boston. Memphis n’est pas qu’un décor : la production fait appel à de véritables professionnels du droit locaux, dont des avocats, des juges et un ancien procureur général du Tennessee, qui joue dans le film et sert en même temps de conseiller juridique.Quant aux Caïmans, elles réagissent sans enthousiasme à l’image de paradis du blanchiment donnée par le film. Le gouvernement local exige que le générique rappelle que l’archipel possède des lois strictes et qu’elles sont rigoureusement appliquées. Hollywood vient donc tourner un film sur l’argent sale dans un territoire qui tient à préciser qu’il n’en est pas le paradis. Jolie pirouette !La bonne affaire de John GrishamSorti le 30 juin 1993, deux jours plus tôt que prévu pour prendre de vitesse plusieurs concurrents du week-end du 4 juillet, La Firme rapporte 7,2 millions de dollars dès son premier jour, un record à l’époque pour l’ouverture en milieu de semaine d’un film qui n’est pas une suite. Il deviendra le cinquième plus gros succès de l’année aux États-Unis.Les critiques, de leur côté, sont plus partagées, notamment à cause de ses 155 minutes. Sydney Pollack lui-même reconnaîtra quelques mois plus tard qu’il trouve le film trop long et aurait souhaité le raccourcir avec davantage de temps en postproduction. Cela n’empêche pas La Firme de contribuer à installer John Grisham comme l’une des nouvelles mines d’or d’Hollywood. Dans la foulée viendront d’autres adaptations comme L’Affaire Pélican, Le Client, L’Idéaliste. Le jackpot pour l’écrivain !Avec le recul, La Firme n’est certes pas LE chef-d’œuvre de Sydney Pollack. Il est plutôt devenu une sorte de modèle stratégique sur lequel Hollywood a vécu dans les années 2000 naissantes, alliant une star au sommet, un romancier à succès, un réalisateur chevronné et un scénario un brin exigeant mais suffisamment limpide pour remplir les salles. Le film a parfois vieilli dans ses outrances, et son regard sur ce jeune avocat ambitieux, fasciné par la réussite, semble daté, dégageant une légère odeur de naphtaline. Mais ne boudez pas votre plaisir, vous ne le regretterez pas.