À 30 ans, Özge (prénom d’emprunt) habite encore chez ses parents. Aussi ne reste-t-elle jamais chez moi pour la nuit. Quand sonnent les fatidiques 23 heures, son père débarque en bas de mon appartement, au volant de sa berline allemande, et vient toquer à la porte. Il est temps pour sa fille de rentrer au bercail.C’était sans doute un signe, me direz-vous. Mais on est toujours plus malin après coup.Voilà six mois qu’Özge et moi filons le parfait amour interculturel, celui qui, pour l’expatrié que je suis, tient de l’alchimie rare. Je me croyais en terrain conquis, de haute lutte. À l’époque, je vis à Istanbul depuis cinq ans. Je parle turc et, en tant que correspondant de presse, j’ai couvert jusqu’à plus-soif les soubresauts politiques et sociétaux qui agitent la Turquie, pays remuant s’il en est.
Six mois plus tôt
Nous nous sommes rencontrés sur Hinge, l’appli de rencontre des classes supérieures, et une fenêtre privilégiée sur les mœurs de la Turquie moderne. Là, pas de hijab, mais beaucoup de minijupes, de cheveux blonds décolorés et de nez sculptés au bistouri. Beaucoup de clichés, aussi, de voyage en Europe: selfies devant la tour Eiffel ou le campanile de Giotto. Une manière d’afficher son statut social, à l’heure où les Turcs peinent à obtenir des visas pour ne serait-ce que visiter l’Europe.Sur Hinge, que j’ai installée à contrecœur après une longue période d’errance sentimentale, il est de bon ton de singer les codes de la mondialisation. Les références à la série américaine Friends y abondent. Tout le monde, ou presque, y est aisé et laïc.Et malgré ça, la barrière culturelle demeure. Dans la description du profil, il n’est pas rare de voir écrit «No Syrians or Arabs» – en Turquie, le racisme est décomplexé. Quant à moi, qui suis français, je me fais régulièrement taxer d’ajan, c’est-à-dire d’espion à la solde des puissances étrangères. De façon ironique, le mot turc est un emprunt au français «agent»…Les théories du complot, véhiculées par les séries télévisées et volontiers reprises dans la sphère politique, sont une spécialité locale, moins connue que les baklavas mais tout aussi collante. Le complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Occident fait aussi qu’il est surprenant de voir un Européen s’enticher de la Turquie au point d’en apprendre la langue. Surprenant, donc très suspect.Bref, je peine à trouver l’âme sœur, et la lassitude me gagne.








