Une vague dévastatrice a ravagé une vallée de montagne à la frontière sino-népalaise. Christophe Ancey, spécialiste des risques naturels à l'EPFL, explique les mécanismes en jeu et si la Suisse court des risques similaires.Coulée de boue, lave torrentielle ou rupture d’un lac glaciaire: mercredi 26 août, une onde de crue d’une extrême violence a enseveli plusieurs centaines d’habitations dans une région de montagne à la frontière du Népal et du Tibet. Alors que les premières analyses pointent vers l’effondrement partiel d’un glacier environnant, de quel phénomène parle-t-on précisément ? La Suisse pourrait-elle connaitre des événements de ce type? Les réponses de Christophe Ancey, professeur au Laboratoire d’hydraulique environnementale de l’EPFL et expert de ces risques naturels.Plusieurs hypothèses circulent sur l'origine de cette catastrophe. À ce stade, que peut-on affirmer sur ce qui s’est passé ?Premièrement, il est important de rappeler que, dans beaucoup de médias, circulent de multiples termes et hypothèses, parfois un peu fantaisistes. Donc attention ! À ce stade, il est très difficile de comprendre la cause exacte de cet événement destructeur. Les poches glaciaires, les laves torrentielles ou les vagues de boue existent, mais la compréhension exacte de ce qui s’est passé peut prendre plusieurs mois à des géomorphologues et glaciologues.Avec les premières images, peut-on déjà émettre des hypothèses ?Oui. Si on analyse ce que l’on a comme images ou vidéos, on voit que l’arrivée de la crue se présente sous la forme d’une vague dont la hauteur dépasse vingt mètres et qui se déplace rapidement. C’est typique des vagues créées par la rupture d’un barrage naturel qui s’est formé après qu’une masse de glace et de rochers ait barré un cours d’eau. Au fil du temps, l’arrivée de matériaux rocheux dans le lit d’une rivière peut créer ces barrages sédimentaires, soit de manière progressive ou alors brutalement, avec, par exemple, l’effondrement du versant d’une montagne. Dans notre jargon, on parle d’embâcle.Ensuite, il arrive que la concomitance de plusieurs phénomènes, comme une fonte rapide du manteau neigeux, des pluies soutenues ou la rupture d’une poche glaciaire, c’est-à-dire d’une réserve d’eau contenue sous un glacier, mette en mouvement d’importantes masses d’eau et de sédiments. C’est un peu ce qui se produit lors de la rupture d’un barrage construit par l’être humain: le volume d’eau soudainement libéré entraîne une grande quantité de sédiments et de débris. On parle alors de débâcle.De quoi est faite cette vague et comment se fait-il qu’elle ravage tout sur son passage ?Dans le cas d’un phénomène d’embâcle-débâcle, la vague est composée d’au moins 90% d’eau. Les 10% restants comprennent les sédiments entraînés par l’eau, les débris végétaux, et tout matériau que l’eau peut transporter. Si on regarde les images de l’événement, on voit bien que ce qui s’écoule est très fluide et avance extrêmement rapidement. Si on parle d’une vague de vingt mètres de haut, alors il faut s’imaginer que son débit est de l’ordre de 20 000 m3 par seconde, ce qui correspond au débit du fleuve Amazone, dans le lit d’une rivière qui, en temps normal, ne voit passer qu’un débit que de quelques m3 par seconde.Est-ce que c’est ce que l’on appelle une lave torrentielle ? Non, la lave torrentielle est un autre phénomène qui est un écoulement d’une grande masse de sédiments (au moins 80%) mélangée à de l’eau (20%). C’est un comme si un énorme volume de béton encore liquide se déplaçait, certes avec des vitesses bien plus faibles que celle de l’eau, mais capables de tout ravager sur son passage. C’est par exemple, ce que l’on a pu observer à Chamoson en Valais, en 2018 et en 2019, ou plus récemment dans le val de Bagnes.Y a-t-il un lien entre ce qui s’est passé à Blatten et au Népal ?Dans le cas de Blatten, il s’agit de l’effondrement d’une partie du glacier de Birch, occasionnant une avalanche mixte de glace et de rochers. Dans ce cas précis, c’est la masse de rochers accumulés sur le glacier du Birch qui a fini par entraîner sa rupture. La masse s’est alors écoulée à grande vitesse jusque dans le fond de vallée, ensevelissant une partie du village de Blatten et créant un dépôt d’environ 2 km de long et 200 m de large dans le lit de la rivière Lonza. En bouchant la rivière, le barrage a formé un petit lac en amont. La Lonza a fini au bout de quelques jours, par créer un chenal à travers ce dépôt. La masse de matériaux accumulés dans le lit est tellement importante au regard du volume du lac et du débit de la Lonza qu’aucun risque de rupture et de débâcle n’était à redouter.Existe-t-il des outils de suivi des risques et d’alertes pour de tels phénomènes en Suisse ? Oui, bien sûr et depuis très longtemps. Les technologies ont changé, mais beaucoup de nos versants montagneux ou lieux connus pour être « à risque » sont équipés de capteurs. Si vous fréquentez les routes de montagne, vous aurez sans doute noté la présence de feux tricolores, reliés à des capteurs qui détectent l’arrivée d’une lave torrentielle ou d’une avalanche. Pour la protection des habitations, on préfère construire des ouvrages de génie civil qui servent à dévier l’écoulement, ou à le contenir. Il y a aussi beaucoup de cours d’eau qui sont équipés de « dépotoirs », c’est-à-dire des barrages filtrants : une fente à travers le barrage permet le passage de l’eau liquide, mais arrête les laves torrentielles. Les lacs naturels, surtout les lacs glaciaires formés par le retrait glaciaire, ainsi que les glaciers, sont surveillés pour éviter la rupture de lac ou de poche glaciaire.Le changement climatique fait-il qu’on va avoir de plus en plus de phénomènes de ce type en Suisse ?L’historien Christian Pfister a recensé les catastrophes naturelles en Suisse sur les mille dernières années. Le lien entre catastrophe naturelle et climat n’est pas évident à établir. Pour preuve, le 19e siècle a été calamiteux de ce point de vue-là, et pourtant, il faisait 3 °C de moins en moyenne que maintenant. En revanche, le rapide réchauffement climatique que nous connaissons actuellement devrait conduire à une augmentation de l’intensité et de la fréquence des événements. En effet, le dégel des massifs rocheux de haute altitude, la fonte du pergélisol et le retrait glaciaire fournissent d’énormes quantités de matériaux grossiers. Alors que dans le même temps, l’air plus chaud accroît l’intensité des précipitations extrêmes. On a donc une sorte de cocktail explosif avec d’un côté plus de matériaux mobilisables et, de l’autre, plus de phénomènes météorologiques susceptibles de mettre en mouvement ces masses de matériaux.Pour savoir si une zone est soumise à un risque de lave torrentielle, le spécialiste cherche s’il existe une source de matériaux qui puissent être mobilisés, c’est-à-dire déplacés, soit par un cours d’eau ou à l’occasion d’épisodes de fort ruissellement comme lors d’un orage d’été.Il existe plusieurs cas de figure classiques quant à la provenance des sédiments alors déplacés :Les glissements de terrain, par exemple celui de l’Illgraben au-dessus de Susten dans le canton du Valais, qui forme plusieurs laves torrentielles chaque année.Les zones d’éboulis. Pour le dernier cas, le torrent du Pissot au-dessus de Villeneuve dans le canton de Vaud offre un bel exemple. Les éboulis sont alimentés par les chutes de pierre de Malatraix et il faut plusieurs dizaines d’années pour former un stock de matériaux disponibles. Cela explique que la dernière lave torrentielle du Pissot, qui avait coupé l’autoroute A9 et menacé la zone industrielle de Villeneuve, se soit produite en août 1995 et qu’il n’y ait pas eu d’activité depuis lors.Le retrait glaciaire et la fonte du pergélisol fournissent également de grandes masses de matériaux, potentiellement mobilisables par des laves torrentielles.
Onde de crue au Népal: quel est le phénomène derrière la catastrophe?
Une vague dévastatrice a ravagé une vallée de montagne à la frontière sino-népalaise. Christophe Ancey, spécialiste des risques naturels à l'EPFL, explique les mécanismes en jeu et si la Suisse court des risques similaires.










