Et si, un jour, vous vous réveilliez dans un autre corps? Une question qu'Arthur Harari explore dans "L’inconnue", son nouveau film déroutant. Entretien avec le cinéaste.Le résuméArthur Harari transforme un échange de corps en vertige d’identité, de désir et de regard.En laissant planer le mystère, "L’inconnue" préfère la stupeur au mode d’emploi fantastique.Léa Seydoux et Niels Schneider incarnent des corps déplacés, filmés comme des territoires instables.Réalisateur de "Diamant Noir" et "Onoda, 10.000 nuits dans la jungle", Arthur Harari s’est surtout fait un nom comme scénariste grâce à "Anatomie d’une chute", écrit aux côtés de sa compagne Justine Triet et récompensé par l’Oscar du meilleur scénario. Il revient aujourd’hui derrière la caméra avec "L’inconnue", thriller fantastique adapté du "Cas David Zimmerman", la bande dessinée imaginée par son frère Lucas Harari.On y suit David, un photographe solitaire qui, lors d’une soirée, remarque une femme dans la foule et décide de la suivre. Quelques heures plus tard, il se réveille dans son corps… Avec Léa Seydoux et Niels Schneider dans les rôles principaux, le cinéaste livre une réflexion troublante sur l’identité, le désir et le regard, tout en laissant une part de mystère au spectateur.L'INCONNUE I Bande-annonce officielle BE I Au cinéma le 26/05Comment l’histoire de votre frère est-elle devenue votre film?Arthur Harari: Mon frère m’avait parlé de ce projet de BD, que je trouvais très troublant. Il m’avait fait lire quelques pages et cherchait quelqu’un avec qui écrire. Je lui ai donc proposé qu’on écrive ensemble, avec déjà cette envie d’en faire un film ensuite. Puis, j’ai vu "France" dans lequel joue Léa Seydoux, et je me suis dit qu’il y avait quelque chose de fort à faire avec elle, que ce serait génial qu’elle joue un homme."Dans le film, il y a cette question de la pulsion du regard et du désir par le regard. C’est presque de la prédation."Arthur Harari CinéasteQu’est-ce qui vous intéressait dans ce récit sur l’identité?Mes autres films parlent aussi de ça, d’une manière ou d’une autre. C’est une question qui m’intéresse: notre rapport à l’autre et à nous-mêmes. Et c’est totalement insoluble. Les réponses qu’on peut donner sont toujours insatisfaisantes: "Je suis ci, je suis ça". Pour moi, l’enjeu est justement de reconnaître qu’on ne peut pas vraiment y répondre. En revanche, on peut les mettre en scène et les questionner.Vous laissez aussi beaucoup de place au flou. Pourquoi?J’aime beaucoup l’ambivalence. Comme spectateur ou comme lecteur, je suis de plus en plus stimulé par les œuvres qui me demandent de les terminer moi-même. Le film est allé assez loin dans cette direction, par soustraction.La bande dessinée nomme davantage les événements: les personnages parlent beaucoup, essaient de comprendre ce qu’ils ont vécu. Moi, j’ai retiré ces éléments parce que l’expérience de stupeur et de trauma prenait une force particulière dans le silence. Le film confronte les personnages, mais aussi les spectateurs, à quelque chose qu’ils ne peuvent pas complètement comprendre. C’est comme ça que l’expérience me semblait la plus forte.Arthur Harari lors du tournage de son dernier film, "L'inconnue"."Le film confronte les personnages, mais aussi les spectateurs, à quelque chose qu’ils ne peuvent pas complètement comprendre."Arthur Harari CinéasteOn sent d’ailleurs une similitude avec les films de David Lynch. Quelles références aviez-vous en tête?Il y en avait beaucoup. Il y avait Hitchcock et son "Vertigo", de manière assez claire. Lynch évidemment, avec "Twin Peaks", surtout la troisième saison. J’ai aussi pensé à "La Femme et le Pantin", de Josef von Sternberg, où il y a une grande fête costumée. Ça m’excite de les mêler, c’est comme un dialogue avec des films, des réalisateurs.Le regard est au cœur du récit. Qu’est-ce qu’il représente pour vous?Dans le film, il y a cette question de la pulsion du regard et du désir par le regard. C’est presque de la prédation. Depuis le début du cinéma, il y a un modèle récurrent: un homme qui regarde une femme, qui l’enferme dans son regard. Cette femme devient alors un objet de désir, mais elle a rarement le statut d’un personnage, d’un sujet."L'inconnue" avec Léa Seydoux et Niels Schneider."Comme spectateur ou comme lecteur, je suis de plus en plus stimulé par les œuvres qui me demandent de les terminer moi-même."Arthur Harari CinéasteCe n’est pas une approche théorique. Je ne me suis pas dit qu’il fallait changer ça. Mais on vit un moment où ce modèle est remis à plat. Au-delà du concept de «male gaze», qui a réellement droit au regard?Et le fait que cet homme devienne la femme qu’il regarde permet de renverser ce rapport.David prend des photos et désire cette femme, puis il devient cette femme. À partir de là, tout bascule: si je suis devenu l’autre que je désirais, comment puis-je encore me désirer moi-même? Je ne cherche pas à résoudre cette question, parce qu’on ne peut pas. Mais transformer cet homme fasciné par une femme en cette femme elle-même permettait de remettre les choses en jeu.Vous avez aussi beaucoup travaillé sur les corps de Léa Seydoux et Niels Schneider.Niels Schneider s’est vraiment transformé. Dès le départ, le personnage était assez éloigné de lui. Quand je l’ai vu aux essais, il était déjà très maigre parce qu’il avait perdu du poids pour un autre film. On lui a agrandi le front, lissé les cheveux. Petit à petit, c’est devenu quelqu’un d’autre. Lui-même jouait avec un corps et un visage qui n’étaient plus les siens.Harari: "Léa aussi jouait avec un corps qui n’était pas le sien". ©Pathé FilmsPour Léa Seydoux, vu qu’elle venait d’accoucher, elle avait un corps beaucoup plus rond, plus lourd, plus fatigué. Je trouvais ça très intéressant de filmer cette femme que tout le monde connaît, cette icône de beauté, comme pour la première fois. Elle aussi jouait avec un corps qui n’était pas le sien.Au fond, qu’aimeriez-vous que le spectateur garde du film?Ces questionnements, à la fois intellectuels, émotionnels et physiques, sur ce que signifie être soi, être au monde. Ce sont des réflexions très personnelles, mais aussi très partagées.CANNES 2026 - Interview x L'INCONNUE (Léa Seydoux, Niels Schneider & Arthur Harari)
Arthur Harari ("L'inconnue" au cinéma): "J’aime beaucoup l’ambivalence"
Et si, un jour, vous vous réveilliez dans un autre corps? Une question qu'Arthur Harari explore dans "L’inconnue", son nouveau film déroutant. Entretien avec le cinéaste.








