“La Voisine danoise”, “Love & Anarchy”, “Pernille”, et aujourd’hui “Adulte, enfin presque !” sur Arte.tv : les séries scandinaves sont portées par un humour corrosif et des héroïnes peu conventionnelles. Décryptage d’une formule à succès. Trine Dyrholm et Halla Vilhjáimsdóttir dans « La Voisine danoise ». Photo Slot Machine Par Marie Telling Publié le 22 août 2026 à 13h00 Parlez d’une production scandinave à un fan de séries et il se figurera sans doute un polar sombre, où deux policiers tourmentés (et potentiellement alcooliques) enquêtent sur un meurtre sinistre. La dernière création suédoise diffusée sur Arte.tv n’a rien à voir avec ce tableau. Adulte, enfin presque !, volubile comédie romantique, suit Mathilda, une jeune avocate de Stockholm en proie aux contraintes de la vie d’adulte. Quelques mois après le succès sur la chaîne franco-allemande de La Voisine danoise (2025), bijou d’humour noir islandais sur une ancienne agente des services secrets danois prête à tout pour régler ses problèmes de voisinage, cette nouvelle production nordique entérine la tendance des comédies venues du froid, longtemps ignorées du public international. Parodies vikings, dramédies sociales, romances sous la neige… On décrypte le phénomène. Un humour noir... très noir « L’humour nordique est-il trop sombre pour le reste du monde ? », s’interrogeait la BBC en 2015. Certains se sont sans doute posé la question face au premier épisode de La Voisine danoise, dans lequel notre espionne retraitée élimine un chat ayant eu la mauvaise idée de déféquer sur son potager avant d’essayer de déposer la dépouille dans le vide-ordures de son immeuble. Même petites tendances morbides du côté de Norsemen (2016), réjouissante série parodique norvégienne qui se déroule au temps des Vikings et s’ouvre sur une scène (comique, précisons-le) de géronticide ritualisé. Pourtant, pour John Magnus Ragnhildson Dahl, professeur à l’université de Copenhague qui a consacré sa thèse à l’humour nordique, celui-ci n’est pas plus sombre que celui des Anglais, dont les Danois et les Norvégiens sont par ailleurs friands. Quelles sont alors les caractéristiques de l’esprit comique du Nord ? Un côté pince-sans-rire et une envie de ne pas en faire trop, avec évidemment quelques spécificités régionales — les Danois seraient ainsi, d’après le spécialiste, « plus grossiers et moins politiquement corrects que leurs voisins ». Le volontarisme de Netflix Pour comprendre la multiplication des comédies et dramédies scandinaves, il faut regarder du côté de l’industrie et de Netflix. « La raison pour laquelle ces séries s’exportent soudainement est assez prosaïque : en 2018, la Commission européenne a imposé un quota de 30 % de contenus européens dans les catalogues des plateformes de VOD », rappelle John Magnus Ragnhildson Dahl. Depuis, Netflix, HBO Max et les autres investissent dans les productions locales. Le géant du streaming, en particulier, a trouvé au Danemark, en Suède et en Norvège un puits de créations en tous genres. Pour Kim Toft Hansen, professeur à l’université d’Aalborg (Danemark) et spécialiste du nordic noir, cela s’explique en partie par l’existence préalable du « modèle danois », une approche de la production de séries fortement inspirée des États-Unis, qui a donné naissance à des réussites comme Borgen et The Killing bien avant l’arrivée des grands groupes américains sur les territoires scandinaves. Parmi ces succès : Rita, comédie dramatique produite par la télé danoise en 2012, avant d’être rachetée plus tard par Netflix et d’y trouver un rayonnement international. D’autres cartons ont suivi, cette fois produits directement par la plateforme, comme la norvégienne Home for Christmas (2019), romcom enneigée sur une jeune femme en quête d’un partenaire pour Noël, et Love & Anarchy (2020), efficace production suédoise qui mêle intrigues de bureau et affaires de cœur. À lire aussi : Dans les séries, tous les couples sont-ils permis ? Ébouriffantes antihéroïnes Rita, Pernille, La Voisine danoise, Home for Christmas, Baby Fever, Love & Anarchy, Adulte, enfin presque !… À regarder la liste des comédies nordiques ces dernières années, on décèle rapidement un point commun : presque toutes mettent en scène des héroïnes, souvent des antihéroïnes, parfois âpres, voire antipathiques, mais à la psyché complexe et foisonnante (une tendance déjà présente dans des séries dramatiques comme Borgen, The Killing or The Bridge-Bron). Dans la danoise Baby Fever (2022), une spécialiste de la fertilité en pleine crise existentielle s’insémine secrètement le sperme de son ex, tandis que Rita met en scène une prof charismatique et irrévérencieuse, qui fume dans les toilettes du collège, couche avec le proviseur et n’hésite pas à qualifier l’une de ses élèves d’« arrogante et chiante ». Mathilda, dans Adulte, enfin presque !, entame quant à elle une liaison avec un collègue pour apaiser ses doutes sur son couple. Amanda Högberg, créatrice de la série suédoise qui a également travaillé comme scénariste sur Love & Anarchy et Journal d’une fille larguée (2025), reconnaît l’influence de séries américaines et anglo-saxonnes comme Girls et Fleabag dans son écriture, mais souligne aussi une spécificité locale : « La Suède est un pays avec un fort consensus féministe, où les voix féminines ont consciemment été encouragées dans les films et les séries grâce au financement public. Dans les années 1990, la comédie suédoise était dominée par les hommes, ce n’est plus le cas aujourd’hui grâce à cet effort. » Une pointe de réalisme social Une part de l’attrait pour ces comédies auprès d’un public international se situe sans doute dans l’aura de cool qui se dégage des pays nordiques, avec leur design épuré, leurs intérieurs cosy, leurs valeurs souvent progressistes et leur position tout en haut des classements des pays où il fait bon vivre. Mais ces productions détricotent aussi ces fantasmes en intégrant dans leurs intrigues une part de réalisme social. Pernille (2021), attachante dramédie norvégienne, suit le quotidien d’une travailleuse sociale, mère célibataire qui tente de gérer vies familiale, professionnelle et sentimentale. « Rita monte une prof qui travaille dans une école avec beaucoup de problèmes, rappelle John Magnus Ragnhildson Dahl. Et même la très pop Love & Anarchy s’intéresse clairement au clash entre différentes classes sociales. Cette conscience de classe est bien plus présente dans les productions scandinaves qu’américaines. » Ce besoin d’apporter « un peu de noirceur et de profondeur », comme le résume Amanda Högberg, fait le mordant de ces séries qui refusent d’être uniquement des comédies. À lire aussi : Netflix, HBO Max, Canal+… quelle plateforme de SVOD choisir ? Notre guide personnalisé pour vous aider Adulte, enfin presque ! série créée par Amanda Högberg, disponible sur Arte.tv. ; La Voisine danoise, série créée par Benedikt Erlingsson ; Norsemen, série créée par Jon Iver Helgaker et Jonas Torgersen, sur Netflix ; Pernille, série créée par Henriette Steenstrup, sur Netflix ; Love & Anarchy, série créée par Lisa Langseth sur Netflix ; Rita, série créée par Christian Torpe, sur Netflix. Séries Arte et Arte.tv Netflix HBO Disney+ HBO Max Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
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