Les conventions, le politiquement correct et les personnages lisses ? Très peu pour elles. Voici trois œuvres d’autrices qui osent les héroïnes cash, les histoires chaotiques, l’humour cru, le gore… Et ça décape. Éd. Casterman Par Stéphane Jarno, Laurence Le Saux Publié le 24 mai 2026 à 12h30 “Bichette”, d’Émilie Gleason Il pourrait presque être sympathique, Gui. Ce marginal, qui vit aux crochets de sa compagne, joue très bien les tire-au-flanc dans le jardin municipal qui l’emploie comme jardinier. Toujours dans les juteuses combines, les coups discrets pour se la couler douce. Quand il tombe sur la jeune Xóchitl, qu’il rebaptise illico « Bichette », il flaire la bonne occasion : pourquoi ne pas utiliser la main verte de cette attachante créature, voire l’exploiter au maximum, jusqu’à squatter son logis ? Remarquée dès ses débuts d’autrice avec le touchant Ted, drôle de coco, Émilie Gleason utilise ici un matériau personnel pour raconter une histoire d’emprise. Avec finesse, elle élabore un personnage féminin fort et inattendu, sorte de punkette adorable qui trouve plus punk (et barjot) qu’elle. Bichette est un livre pétaradant, tant par ses couleurs pop que par son style graphique débridé — qui malaxe les formes sans respect des proportions et louche parfois vers l’underground américain. Un objet en apparence sympathique et gai, qui pourtant plonge dans la noirceur du cerveau humain et révèle petit à petit ses mécanismes de domination. Jusqu’à une fin inattendue, qui renverse la perspective du lecteur. — L.L.S. Éd. Casterman, 192 p., 24 €. “Tachycardie”, de Maybelline Skvortzoff La tachycardie ressemble au coup de foudre. Mêmes symptômes, l’amour en moins. Or c’est bien ce qui tracasse Ninon, Judith sa sœur aînée et leurs parents, Cora et Arthur. Une petite famille comme tant d’autres, des Français moyens qui veulent juste se sentir aimés et préserver coûte que coûte leur petit pécule sentimental. Mais comme le chantaient de grands philosophes du XXᵉ siècle, il est souvent fort difficile d’obtenir satisfaction… Des petites misères de l’existence, Maybelline Skvortzoff ne fait pas un plat. Le ton général de Tachycardie est à l’image de son dessin en noir et blanc, qui évoque celui de Gipi — précis, grinçant et sans aucune complaisance. Déjà remarquée il y a trois ans avec son premier album, Roxane vend ses culottes, Skvortzoff fait preuve d’un humour cru et décapant qui flirte parfois avec le gore, se fout pas mal de la bienséance — vous y réfléchirez à deux fois avant de manger des huîtres ! — et fait ici merveille. Si elle se (nous) régale avec le récit sans fard de nos petits tracas quotidiens, le drame, le vrai, n’est pas si loin, qui s’invite l’espace d’une case ou deux et rapporte soudain nos petites palpitations à leur juste échelle. — S.J. Éd. Tanibis, 248 p., 26 €. “Fungirl Forever”, d’Elizabeth Pich Elle affirme être « une fille ordinaire et libre comme l’air », dans une scène d’introduction bucolique et chantée, digne de celle de La Mélodie du bonheur. Mais de l’angélique Maria (incarnée par Julie Andrews), Fungirl n’a pas grand-chose. Graphiquement, elle tient plutôt d’Olive, la fiancée de Popeye, croquée par une ligne claire qui se fait ici ou là plus « sale ». Fun, elle ne l’est que pour ses lecteurs, car pour ses amis elle joue plutôt le rôle de catastrophe ambulante. Inapte à la vie professionnelle, comme à la colocation — si vous ne voulez pas de cadavre de chien dans votre congélateur, passez votre chemin. Son autrice, l’Allemande Elizabeth Pich, a grandi aux États-Unis, biberonnée à Peanuts, Calvin and Hobbes ou encore au film Wayne’s World, foutraque et devenu culte. Autant de références qui ont infusé et imbibé cette chronique d’existences chaotiques. Où l’on se prend de sentiments pour une tortue de course (oui), où l’on se réconcilie sous la pluie au beau milieu d’un carrefour et où l’on montre ses fesses, sans complexe, en pleine rue. — L.L.S. Éd. Super Loto, 320 p., 34 €. À lire aussi : Votez pour vos BD préférées de tous les temps Livres Bande Dessinée Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
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