Monde EuropeGuerre en UkraineEurope. Quatre ans après les explosions sur le gazoduc, l'affaire du sabotage de Nord Stream continue d’échapper aux conclusions simples. Le dernier épisode de l’enquête allemande se joue loin de la Baltique, sur la côte croate. Par Marion ProstarticleLecture 5 MinPublié le 21/08/2026 à 11:40Fuite de gaz sur le gazoduc Nord Stream 2 vue depuis un avion de chasse F-16 danois, au large de l'île de Bornholm (Danemark), le 27 septembre 2022.Danish Defence Command / Forsvaret Ritzau Scanpix / via REUTERSPour raconter le sabotage de Nord Stream, Hollywood pouvait difficilement espérer un consultant plus expérimenté. Mercredi 20 août, Volodymyr Zhuravlev, un Ukrainien soupçonné par la justice allemande d’avoir participé au sabotage des gazoducs Nord Stream, a été arrêté à Pula, en Croatie. Il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt européen émis par l’Allemagne. Mais Zhuravlev n’était pas en Croatie uniquement pour y passer quelques jours de vacances : il a travaillé comme consultant sur "Snake Island", un film de Doug Liman consacré précisément aux explosions de Nord Stream. Selon des médias allemands, le suspect a donc contribué à reconstituer pour le grand écran une opération dont la justice allemande lui reproche d’avoir été l’un des participants.Le tuyau de la discordePour rappel, Nord Stream désigne deux gazoducs construits sous la mer Baltique pour transporter du gaz russe directement vers l’Allemagne. Nord Stream 1 était alors opérationnel, tandis que Nord Stream 2, achevé mais jamais mis en service, devait également relier les deux pays. Un projet déjà très politique : l’Allemagne défendait ses intérêts énergétiques ; la Pologne et l’Ukraine dénonçaient une dépendance excessive de Berlin à Moscou. Les Etats-Unis s’y opposaient également. Nord Stream 2 avait finalement été suspendu quelques jours avant l’invasion russe de l’Ukraine, en février 2022.Sept mois plus tard, le 26 septembre, plusieurs explosions frappent les deux infrastructures au large de l’île danoise de Bornholm. Des traces d’explosifs sont ensuite retrouvées sur un bateau examiné par les enquêteurs allemands. Qui a fait exploser les gazoducs ? C’est la question à laquelle les différentes enquêtes tentent de répondre. Les premiers soupçons se sont concentrés sur la Russie. Les investigations allemandes ont ensuite mis en avant la piste d’un groupe de ressortissants ukrainiens.Les procureurs allemands accusent donc Volodymyr Zhuravlev d’avoir participé aux plongées nécessaires à l’opération. Ils le décrivent comme un plongeur professionnel et expérimenté et le présentent comme membre d’un groupe dirigé par Serhii Kuznetsov, un ancien militaire ukrainien. Selon l’enquête allemande, les membres du groupe auraient utilisé un yacht loué à Rostock, en Allemagne, avant de rejoindre la Baltique pour déposer les explosifs à proximité des gazoducs. Kuznetsov a été arrêté en Italie en août 2025 puis extradé vers l’Allemagne. Il doit y être jugé et conteste les accusations portées contre lui. Zhuravlev, lui aussi, nie avoir participé au sabotage.La détermination de Berlin Les autorités ukrainiennes démentent également toute implication de Kiev. Le gouvernement affirme vouloir établir les "vraies circonstances" des explosions. La justice allemande considère néanmoins disposer d’éléments suffisants pour demander l’arrestation de Zhuravlev. Celui-ci doit désormais être présenté à un juge croate, tandis que ses avocats contestent son extradition vers l’Allemagne.Le parcours judiciaire de Volodymyr Zhuravlev ne commence pourtant pas en Croatie. En 2024, il avait déjà échappé à son arrestation en Pologne avant de rejoindre l’Ukraine. Les autorités polonaises avaient alors attribué sa fuite à des erreurs administratives allemandes dans l’enregistrement du mandat d’arrêt. Selon le magazine allemand Der Spiegel, un attaché militaire ukrainien aurait ensuite aidé le suspect à quitter la Pologne dans le coffre d’une voiture diplomatique. L’année suivante, la justice polonaise a finalement refusé son extradition vers l’Allemagne. Le tribunal avait notamment estimé que la compétence allemande pouvait être discutée et avait considéré que, dans l’hypothèse où l’Ukraine serait responsable de l’opération, le sabotage pourrait être analysé comme une action défensive dans le contexte de la guerre.L’Allemagne est d’ailleurs devenue le pays européen qui pousse le dossier le plus loin. La Suède et le Danemark ont clos leurs propres enquêtes sans désigner de responsable, tandis que Berlin poursuit encore les suspects et cherche à établir les éventuelles responsabilités derrière l’opération. Reste à savoir si Berlin finira par trouver un coupable avant que Hollywood ne choisisse le sien.