Réalisateur de films qui ne se résumaient jamais à la seule fiction ni au documentaire, Vincent Dieutre, mort le 10 août à 65 ans, laisse une œuvre originale forte. Où ses tourments existentiels ont souvent joué le premier rôle. Vincent Dieutre au festival du film de Locarno, en 2008. Photo Xavier Lambours/Signatures Par Frédéric Strauss Publié le 12 août 2026 à 16h20 Une œuvre intimiste et puissante se referme avec la mort du cinéaste Vincent Dieutre, le 10 août, à Paris, à l’âge de 65 ans. Natif de Normandie, ce diplômé de l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques, qui devint la Fémis) s’imposa, à partir du milieu des années 1990, comme un artiste à la fois marginal et total, homme d’images mais aussi de lettres, liant son regard au langage des romanciers, des philosophes, des poètes, des musiciens également. L’authentique noblesse culturelle de son inspiration ne fut jamais décorative : elle était une alliée nécessaire pour ce bel esprit tourmenté qui, à contre-courant des modes et de la modernité, destina ses films à une entreprise exaltante et douloureuse : le défi de vivre. Chez Vincent Dieutre, tout ce qui comptait croisait aussi une difficulté d’être : l’homosexualité, les amours aux liens trop forts ou trop fragiles, les différentes formes de toxicomanie dont il fallait se désenchaîner, et même le cinéma, dont le réalisateur chercha à vaincre les carcans, visant un espace de création au-delà des repères. Ni fictions traditionnelles ni vraiment documentaires, pas souvent destinés au grand écran mais pas non plus conçus comme des objets expérimentaux ou de l’art visuel muséal, ses films ont peiné, malgré leur reconnaissance en France et à l’étranger, à être durablement identifiés. Ce qui les lie est un curieux double désir qui associe le repli sur soi et l’ouverture au monde, le journal intime et le mouvement vers l’ailleurs. Mise en scène de lui-même À partir de Rome désolée (1996), débuts fracassants de beauté, les villes et les pays vont défiler, dans tous les formats, film ou vidéo, et toutes les durées. Utrecht, Naples et Rome encore dans Leçons de ténèbres (2000) ; Chicago en hiver dans Entering Indifference (2000), Paris dans Bonne Nouvelle (2001), l’Allemagne dans le splendide Mon voyage d’hiver (2003), Bologne dans Bologna centrale (2003), Buenos Aires dans Después de la revolucion (2007), Paris à nouveau dans Jaurès (2012), la Sicile dans Orlando Ferito (2015) et Naples dans Voyage en post-histoire (2015), Florence dans Frère Alain – EA5 : Alain Cavalier (2017), Berlin dans Berlin Based (2019), puis Los Angeles dans La Fin de tout (2022). Un étonnant périple qui s’acheva en Belgique avec un dernier film, Chantal A., Bruxelles (2024), hommage à la réalisatrice Chantal Akerman, qui donna ses lettres de noblesse au journal filmé et connut, elle aussi, la difficulté d’être. Une figure tutélaire pour Vincent Dieutre. « Chantal A., Bruxelles », le dernier film réalisé par Vincent Dieutre, en 2024. La Huit/Leitmotiv À travers son cinéma nomade, le réalisateur cultivait un sens de la distance dont la globalisation et Internet ont affadi l’aura romantique. Il s’agissait bien, pour lui, de poursuivre un idéal, presque une illusion, comme ce pays un peu rêvé que devient l’Allemagne sous la neige dans Mon voyage d’hiver. Mais il lui importait aussi de se confronter à lui-même, à sa vérité, sans fard. L’autoportrait omniprésent a parfois pu agacer, l’égocentrisme semblait en embuscade. L’autocritique, pourtant, ne manquait pas non plus. Le cinéma était un exercice de confession exigeant pour Vincent Dieutre. Dans Fragments sur la grâce (2006), documentaire au sujet presque trop classiquement historique pour lui (le jansénisme et les religieux de Port-Royal), il se filmait couché sur le bitume d’une artère parisienne, les bras en croix. Comme pour rappeler son implication invariablement entière, comme pour dire que chaque film était, pour lui, crucial. Le temps de la redécouverte s’ouvre pour cette œuvre en forme de profession de foi : on peut la retrouver partiellement en VOD, notamment sur la plateforme Sooner (Mon voyage d’hiver, Berlin Based, Leçons de ténèbres) et sur Tënk (Frère Alain – EA5 : Alain Cavalier). En DVD, un coffret de quatre films reste disponible chez Shellac, mais plusieurs éditions sont devenues des raretés. Ainsi, le coffret rassemblant les « exercices d’admiration » que Vincent Dieutre avait consacrés à d’autres cinéastes, Alain Cavalier, Naomi Kawase, Roberto Rossellini, Jean Eustache et Jean Cocteau. Une famille d’élection qui éclaire la belle histoire de cinéma dans laquelle il a trouvé sa place. À lire aussi : Sept films applaudis par le public, mais que “Télérama” a étrillés Cinéma Disparition Documentaire Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus