Sciences et SantéSciencesSantéSciences. Cette souche rare du virus Ebola qui circule en RDC a fait plus de 2 000 morts en trois mois, quasiment autant que lors de la dernière épidémie de 2018-2020.Publié le 11/08/2026 à 15:55Le virus Ebola a fait plus de 2 000 morts en à peine trois mois en République démocratique du Congo (RDC).REUTERSAssiste-t-on aux préludes de la pire épidémie due au virus Ebola de l'Histoire ? Depuis qu'elle a été officiellement reconnue par le gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) le 15 mai, elle a fait plus de 2 000 morts pour 4 381 cas confirmés, selon un dernier bilan publié par les autorités congolaises ce mardi 11 août. Le bilan des décès a ainsi doublé depuis le 22 juillet, où le cap symbolique des 1 000 morts avait été atteint. Ce bilan rapproche l’épidémie actuelle en cours depuis plus de trois mois, qui se propage dans des régions de l’Est et du Nord-Est en proie à des conflits, de celle qui avait sévi entre 2018 et 2020, la plus meurtrière à ce jour en RDC, avec près de 2 300 morts en l'espace de... vingt-deux mois.Comment expliquer que cette épidémie ait la propagation la plus rapide jamais enregistrée ? Regardons d'abord du côté des chiffres. Les autorités sanitaires affirment que l'épidémie actuelle se propage cinq fois plus vite que les précédentes à ce stade. Lors de l'épisode de 2018-2020, il avait fallu plus de dix mois pour dépasser les 2 000 cas confirmés à l'est de la RDC. L'épidémie actuelle a atteint ce chiffre en deux mois environ, fin juillet. La maladie à virus Ebola se transmet dans bien des cas lors des rites funéraires organisés par les familles des malades. Les travailleurs humanitaires déployés sur le terrain tentent, malgré une forte défiance populaire, d’organiser dans les zones infectées des enterrements respectant des mesures sanitaires strictes.Comment expliquer que la situation soit à ce point hors de contrôle ?La souche Bundibugyo du virus s'est propagée sans être détectée pendant des mois avant que l'épidémie ne soit déclarée en mai. "La détection de l’épidémie a été très tardive. Celle-ci a probablement commencé à circuler dès janvier, mais elle n’a pas été détectée et confirmée avant les mois d’avril-mai, ce qui a laissé au virus le temps de s’infiltrer dans les communautés", affirme dans un entretien au Monde le médecin congolais Jean-Jacques Muyembe, figure mondiale de la virologie qui a codécouvert ce virus en RDC en 1976. Reuters a rapporté que des cas précoces n'avaient pas été détectés, certains ayant été diagnostiqués à tort comme des péritonites (NDLR : une inflammation aiguë du péritoine, la membrane qui tapisse la cavité abdominale et protège les organes digestifs). Les pratiques funéraires locales ont contribué à la propagation du virus avant que l'alerte ne soit donnée et continuent de compromettre la riposte. Par la suite, les services de santé se sont initialement appuyés sur des tests pour la mauvaise souche d'Ebola et les échantillons envoyés à Kinshasa ont été mal gérés, permettant au virus - issu de la souche rare Bundibugyo - de se propager sans être détecté pendant des mois et rendant difficile une riposte efficace. "Cette flambée s’est en outre propagée dans la région la plus densément peuplée de la RDC, avec des conflits armés et de nombreuses activités minières, ce qui a favorisé la propagation du virus et a rendu la situation hors de contrôle", poursuit Jean-Jacques Muyembe.Que s'est-il donc passé pour en arriver là ?En juillet, les responsables de l'Organisation mondiale de la santé estimaient qu'environ 80 % des nouvelles infections survenaient en dehors des chaînes de transmission connues, ce qui laisse penser que la plupart des cas ne sont identifiés qu'après que le virus se soit rapidement propagé au sein des communautés. Une visite effectuée par Reuters auprès d'équipes de surveillance débordées dans la province d'Ituri a révélé que les personnes chargées du traçage des contacts manquent de ressources et sont submergées par le nombre de cas à traiter lorsqu'il s'agit d'enquêter sur les alertes et de surveiller les contacts. Autant d'éléments qui engendrent un cercle vicieux : la transmission non détectée crée davantage de cas, ce qui surcharge encore plus des équipes de surveillance déjà surchargées. Jean-Jacques Muyembe pointe également dans son entretien au Monde "un problème interne, au niveau de la coordination nationale de la riposte, qui a été confiée à une jeune institution, l’INSP (l’Institut national de santé publique, créé en 2022). Elle était en phase de mise en place lorsque l’épidémie s’est déclarée et ne disposait pas de l’expérience accumulée par l’Institut national de recherche biomédicale, qui assurait la gestion des épidémies par le passé". Les réductions de l'aide internationale ont par ailleurs affecté à la fois les efforts de surveillance qui auraient pu détecter la maladie plus tôt et les efforts en cours pour la contenir. L’Usaid (l’agence américaine pour le développement international) était sur le point d’attribuer un contrat de cinq ans en 2025 pour mener une surveillance sanitaire en RDC lorsque l’agence a été brutalement fermée l’année dernière par l'administration Trump. Une décision qui a "affaibli le mécanisme de surveillance des épidémies partout dans le pays", juge encore Jean-Jacques Muyembe. Dès juin, des éléments clés de la riposte à Ebola étaient ainsi confrontés à des pénuries de financement et de personnel. À la mi-juillet, l'OMS avait reçu moins de la moitié des fonds nécessaires pour lutter contre l'épidémie dans l'est de la RDC. Le personnel de santé a également manifesté pour réclamer le paiement de ses salaires impayés. Ces difficultés ont été aggravées par des coupes plus importantes dans l'aide humanitaire, notamment dans les programmes d'approvisionnement en eau et d'assainissement, dont les États-Unis étaient également le principal donateur.Un vaccin disponible prochainement ?Contrairement à la souche Ebola Zaïre à l'origine de 90 % des épidémies connues et avec un taux de mortalité très élevé, pour lesquelles il existe des vaccins et des traitements, il n'existe aucun vaccin homologué ni traitement éprouvé pour la souche Bundibugyo responsable de l'épidémie actuelle. "Cela dit, des études ont quand même été menées sur la souche Bundibugyo, tempère Jean-Jacques Muyembe. Mais il existe toujours une difficulté lorsqu’on développe un vaccin : si vous en mettez un au point contre une souche rare, comme Bundibugyo, y aura-t-il un marché suffisant pour permettre sa production et sa distribution ?". Les experts de l’OMS ont cependant recommandé, vendredi 7 août, d’évaluer dans un essai clinique le vaccin Ervebo, seul vaccin homologué contre Ebola, faute de vaccin spécifique contre le variant Bundibugyo. Le chef de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a salué sur X des "bonnes nouvelles". Selon les experts de l’OMS, les nombreuses données déjà disponibles, notamment sur la sécurité du vaccin Ervebo, permettent d’envisager une évaluation directement en phase 3, une étape généralement menée à grande échelle auprès de milliers de personnes.A quoi faut-il s'attendre désormais ? Mi-juillet, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré que l’ampleur de l’épidémie pourrait dépasser de deux à quatre fois les estimations officielles du gouvernement. "Nous n’avons pas encore atteint le pic", a déclaré le ministre de la Santé congolais, Samuel Roger Kamba, ce mardi 11 août. "Dans les trois mois qui viennent, on pense qu’on aura déjà maîtrisé la progression et qu’on va commencer à voir la diminution du nombre de cas", a-t-il affirmé. L’insécurité entretenue par des groupes armés et la défiance de la population compliquent la riposte dans les provinces affectées par l’épidémie. "Nous ne voyons que 30 % des personnes, tandis que 70 % des personnes meurent chez elles", avait auparavant assuré, lundi 10 août, Mohamed Yakub Janabi, directeur régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Afrique, lors d’une conférence de presse à Bunia, capitale de l’Ituri. "C’est pour cela que cette épidémie d’Ebola est différente", a-t-il estimé.