Trente ans, ça se célèbre en grand, surtout quand la jubilaire se nomme Art mûr. La galerie fondée en 1996 par Rhéal Lanthier et François St-Jacques est parmi les plus vastes du Québec avec ses trois étages d’exposition. En toute logique, son 30e anniversaire est souligné avec l’amplitude et, aussi, la démesure qui caractérisent l’enseigne de la rue Saint-Hubert.Intitulée Crescendo. Orchestrer sa propre histoire, l’exposition s’étend d’un étage à l’autre, sans véritable pause. La presque totalité de la trentaine d’artistes qu’Art mûr représente est de la fête. Les galeristes ont ajouté des œuvres d’une autre vingtaine de noms, comme BGL, Patrick Bérubé ou Jinny Yu — mais pas Nadia Myre, pourtant longtemps liée à l’établissement.« Orchestrer sa propre histoire », ce n’est pas seulement assumer son indépendance, comme le fait le duo derrière cette entreprise développée en bonne partie sur des services d’encadrement, c’est aussi miser sur un engagement passionnel. À Art mûr, ce sont les expositions thématiques qui ont le mieux exprimé ces principes.

Celle en cours ne fait pas exception : nulle part ne retrouverions-nous des ensembles aussi éclatés et denses, aussi déséquilibrés entre des mini-solos par ici et une œuvre ou un artiste par là. Les présences de Judith Berry, en peinture, ou de Karine Giboulo et de Guillaume Lachapelle, en sculpture, pour ne nommer que ces cas, témoignent aussi de la longue fidélité sur laquelle s’est développée la galerie trentenaire.Crescendo s’ouvre sur des tableaux pleins de sarcasme, un ton souvent ressenti entre ces murs. Trois huiles d’Adam Gunn semblent dénoncer toute idée de célébration. Dans Carry the Torch (2018), peinture au fond ténébreux, l’artiste néo-écossais place au premier plan un doigt d’honneur sur lequel brûle une chandelle.C’est cependant Vernissage zombie (2018–2026), d’un obscur Pierre Laroche, qui met le mieux la table. Dans cette toile à l’acrylique et à l’huile, une coupe s’est renversée, faisant tache (de vin). Étonnamment, à l’intérieur du verre, un monde miniature subsiste, malgré (ou en raison ?) de sa disparité. Est-ce un mirage, une vision altérée par la propension à célébrer ?