Dans l’ancienne région minière du Centre, deux expositions au Grand-Hornu ouvrent une flânerie entre art, design, terrils, canal classé, maison Van Gogh, parc scientifique et bonnes tables.Cinquième étape de nos flâneries estivales: la région du Centre, au cœur du Hainaut. Ici, l’art contemporain ne tombe pas du ciel. Il s’ancre dans la matière, les sols, les traces industrielles et une mémoire ouvrière qui continue de modeler le paysage. Le Grand-Hornu en donne le point de départ idéal: au MACS, Lucia Bru revient "aux choses mêmes" par la terre, la porcelaine, le cristal ou le plâtre; au CID, Damien Gernay brouille les frontières entre design, artisanat et illusion des matières. Autour d’eux, la flânerie s’élargit: cascade oubliée, terril encore chaud, canal du Centre, ancienne maison de Van Gogh, parc scientifique sur charbonnage et tables où subsiste une convivialité très hainuyère. N’oubliez pas votre vélo...La plasticienne bruxelloise Lucia Bru. ©Tom Vanhee1. Au MACS, Lucia Bru revient "aux choses mêmes"Présentée par Axel Vervoordt, invitée dans les espaces d’exposition de la maison Hermès, reconnue dans les circuits internationaux, l’artiste belge Lucia Bru attendait une grande exposition personnelle en Belgique. Celle du Grand-Hornu lui donne l’occasion de présenter son travail en majesté, au fil de quatre espaces intimes ou grandioses, qui cadrent bien avec sa démarche. Un cadre unique pour dépasser l’entre-soi des galeries et rencontrer un public plus large.Le titre de l’exposition, "Aux choses mêmes", dit cette volonté de retour à l’essence des objets, à leur matière brute, à ce qu’ils sont avant toute intention. "Mon but était d’aller aux origines de la sculpture. L’espace du MACS permet une grande liberté de présentation", explique-t-elle. Lucia Bru est sculptrice et travaille la terre. L’écouter présenter ses œuvres renforce ce sentiment d’ancrage: il se dégage d’elle une force étonnante, un calme réel, une volonté qui n’a rien de feint. Lucia Bru au MACS: sa matière brute, ses souvenirs, ses enchevêtrements. ©Philippe De GobertOppositions de matièresL’exposition commence dans une pièce monumentale, où Lucia Bru a installé plusieurs étagères, comme celles qu’elle construit dans tous les ateliers qu’elle occupe depuis trente ans. Sur ces mètres linéaires, des dizaines de pièces, sculptures, accessoires et fragments mis en scène font partie de son travail créatif: porcelaine, cristal, ciment, papier, plâtre. De la matière brute, des souvenirs, des enchevêtrements qu’on retrouve ensuite dans ses travaux à plus grande échelle.Au sol, trois lignes réalisées à partir de petits cubes, "trois lignes perdues", dit-elle, "comme une chronologie des moments". À l’origine de tout, qu’il s’agisse de la mémoire ou de la matière, un parcours de vie est fait de milliers de points, d’une succession d’instants. Attention, cependant, au visiteur distrait: ces lignes ne sont pas collées au sol. Elles rampent comme des racines, fragiles, à la merci du moindre coup de pied enfantin. L’idée séduit Lucia Bru. "Pourquoi pas?", sourit-elle, "ça fait aussi partie de la vie."MACS ⎮ Lucia Bru. "Aux choses mêmes".Léon le chatEntre la première et la deuxième pièce, un long couloir mène à une petite salle sans lumière du jour. On y découvre, projeté en boucle, le film de Léon le chat, qui fait une sieste puis déambule dans l’atelier de Lucia Bru, entre les œuvres. Insolite, décalé, presque drôle dans un lieu où l’art contemporain peut parfois prendre des airs de religion. Ce petit film dit pourtant quelque chose d’essentiel: Lucia Bru a de l’humour, et elle nous invite à regarder autrement."Mon but était d’aller aux origines de la sculpture. L’espace du MACS permet une grande liberté de présentation."Lucia BruArtiste plasticienneCet intermède donne une nouvelle lecture de l’immense deuxième salle, où sont réunies ses œuvres monumentales. On peut bien sûr suivre le livret, les explications de l’artiste, les références techniques. S’étonner devant ce grand plastique adossé au mur, destiné à se transformer, voire à tomber, par un jeu d’air. S’interroger sur cette carte au sol, réalisée avec des milliers d’éclats de porcelaine précieuse venus des ateliers de la cristallerie Saint-Louis, propriété d’Hermès. Mesurer la prouesse de miroirs en porcelaine recouverts de platine.Mais on peut aussi regarder comme Léon le chat: avec l’émerveillement du néophyte qui sent qu’une œuvre est exceptionnelle sans forcément en connaître l’histoire. Une sculpture en angle qui semble léviter, un miroir flou et profond qui déforme la lumière, une multitude de cubes qui dansent avec l’espace, une matière en strates comme un vestige préhistorique. À l’heure où tant de discours saturent l’image et le sens, Lucia Bru laisse la matière parler d’elle-même. À nous d’y déceler ses failles, ses aspérités, et de retrouver le goût de l’art pour ce qu’il est encore capable de produire: une sensation immédiate, une émotion forte.C'est au confluent de la Trouille et de la rivière de Nouvelles qu'est née la cascade d’Hyon. ©BELGA/BELPRESS2. Cascade d’Hyon à MonsNée au confluent de la Trouille et de la Wampe, cette petite cascade occupe le site du Moulin-au-Bois, moulin domanial attesté dès la fin du XIIe siècle, vendu par la Ville de Mons en 1823 puis transformé en tannerie après la Première Guerre mondiale.Récemment restauré et stabilisé, ce pont-cascade offre aujourd’hui un cadre bucolique et ombragé aux portes de Mons. Une halte discrète, presque secrète, et un bon point de départ pour des balades à pied vers le Mont Panisel ou les étangs alentour.Adresse: rue du Moulin au Bois, 7022 Hyon. Infos sur visitmons.be3. Terril Titan du Levant à Cuesmes/FlénuVestige des puits nos 14, 15 et 17 de la Société des Charbonnages du Levant de Flénu, fondée en 1835 – l’une des premières sociétés belges cotées en Bourse – et fermés entre 1959 et 1960, le terril Titan du Levant s’étend sur 19 hectares et culmine à 90 mètres. C’est le point le plus haut de la "chaîne des terrils" du Borinage.Toujours en légère combustion, il abrite une végétation singulière née de cette chaleur résiduelle. Du sommet, accessible par une montée un peu abrupte, la vue embrasse tout le paysage minier borain, entre terrils et anciens puits. Le lieu est prisé des marcheurs locaux, mais reste sans balisage officiel: mieux vaut y aller bien chaussé, et avec prudence.Accès par le parking du parc d'aventures scientifiques Sparkoh!, rue de Mons, 3, 7080 Frameries. Accès via le réseau RAVeL: ligne 98.À voir au CID du Grand-Hornu, "Ocean Sunset" de Damien Gernay. ©Bruno Timmermans4. Au CID, Damien Gernay pratique l’illusion comme méthodeLe CID – Centre d’Innovation et de Design – présente, jusqu’au 15 novembre, une exposition consacrée au designer Damien Gernay. Intitulée "Mimesis", elle rassemble près de deux décennies de recherche autour de la nature, de la matérialité et de l’artisanat.Autre lieu, autre ambiance: si les œuvres monumentales de Lucia Bru (lire ci-dessus) bénéficient des vastes salles du MACS et de leur lumière naturelle, les espaces du CID sont plus confidentiels, sans lumière du jour, mais ordonnés en pièces plus intimistes. Cette mise en scène dynamique convient parfaitement au travail de Damien Gernay, qui brouille volontairement les frontières entre art, design et perception visuelle.Matières en trompe-l’œilFormé à Saint-Luc Tournai, Damien Gernay, né dans la région parisienne en 1975, vit et travaille à Bruxelles. Il multiplie les supports, mais son fil conducteur reste la nature. Il ne cherche pas à la représenter de façon réaliste: il en réinterprète les phénomènes par des moyens détournés. L’eau, la roche, le feu, la forêt traversent son processus créatif dans une dynamique vivante, souvent hybride, où les matériaux se mélangent.Verre, cuir, céramique, acier: peu importe la matière utilisée, ce qui intéresse le designer, c’est le processus de transformation lui-même, souvent complexe, et le léger décalage qu’il introduit entre ce que l’œil croit reconnaître et ce que la main découvre au toucher. Avec la complicité de Marie Pok, directrice du CID, il a choisi le titre "Mimesis": imitation, réinterprétation, trouble de la perception. Damien Gernay est devenu artiste par l’audace de ses créations, mais il le revendique: il est avant tout artisan. Avec une bonne dose de poésie.Au CID, centre du design du Grand Hornu, "glaz" de Damien Gernay. ©ELINE WILLAERTCréer le mouvementS’il aborde l’eau, il ne va pas vers la transparence. Il simule le mouvement, la surface de la mer, le clapotis d’une averse sur les vagues. Une table basse ronde se transforme en ondulations vibrantes. Quelle matière? Le cuir. L’étonnement passe le relais à la poésie: au toucher, la surface est chaude, souple, lisse; à l’œil, elle donne un sentiment d’aspérité. Un tour de magie.Avec sa compagne Julie Istasse, formée à La Cambre, il a créé la marque Terrain vague, qui produit des pièces d’art de la table. Quelques exemples présentés ici donnent le ton: une fois encore, la matière surprend, et les vagues se déclinent sur de la porcelaine. Pour Damien Gernay, le design est une démarche créative soumise à l’exigence de l’usage domestique. C’est toute la difficulté de cette discipline: créer au service du quotidien, et apporter l’art dans la vie de tous les jours.Ce designer crée de l’art avec du cuir et du métal ! - LMF5Longtemps, Damien Gernay a travaillé dans la danse, et cela n’a rien d’étonnant: rien n’est figé dans ce qu’il présente. Tout semble facile, fluide, alors qu’à y regarder de plus près, la technique est irréprochable, poussée dans ses ultimes retranchements. Comme il le formule lui-même, le designer devient une sorte de chorégraphe qui fournit un cadre pour laisser quelque chose se produire, plutôt qu’un exécutant qui impose sa volonté à la matière.Ce qui fascine dans cette exposition, c’est l’intention ludique. Derrière chaque objet, on devine un dialogue entre la main et la matière. "Gypsum Disorder", développée avec la maison belge Delvaux, pousse le trompe-l’œil encore plus loin: du cuir tendu sur des formes en plâtre donne naissance à des surfaces qui semblent froides et dures au regard, mais se révèlent douces et souples au toucher. Plus loin, "Froissée" cache une armoire murale derrière des panneaux de tôle évoquant un scarabée. "Bois mort", grand sapin de Noël en néons, rappelle enfin que la limite entre design et art reste franchissable.Jusque dans cette ultime pirouette, Damien Gernay surprend et embarque le visiteur dans un univers qui mérite d’être découvert.5. L’insolite: à vélo du Rœulx à La Louvière, par le canal du CentreLe vélo est sans doute le meilleur moyen de découvrir la région. Rapide, il permet de regarder au-dessus des murs et de s’arrêter quand on veut. L’axe Le Rœulx – La Louvière passe, en plus, par le canal du Centre historique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1998.Le départ se prend sur la Grand’Place du Rœulx, devant l’Ancien Hôpital Saint-Jacques, qui accueillait jadis les pèlerins en route vers Compostelle. On longe la brasserie Saint-Feuillien, qui se visite, avant de plonger dans la campagne verdoyante de Mignault, entre vieilles censes centenaires et chemins bucoliques.Le parcours rejoint bientôt les berges du canal du Centre historique. Ici, quatre ascenseurs à bateaux hydrauliques, construits entre la fin du XIXᵉ et le début du XXᵉ siècle, compensent à eux seuls un dénivelé de 66 mètres: une prouesse toujours en activité, unique au monde. À l’ascenseur n°1, le Centre d’Interprétation de l’Immigration en Région du Centre retrace l’histoire des travailleurs venus de toute l’Europe peupler les charbonnages voisins. Plus loin se dresse l’impressionnant ascenseur funiculaire de Strépy-Thieu, prouesse contemporaine ayant pris le relais des ascenseurs historiques.À l’ascenseur n°4, des tables de pique-nique peuvent servir de pause face à ce panorama industriel devenu patrimoine. Deux boucles balisées de 21 et 31 km permettent de moduler l’effort, sur des chemins majoritairement plats et goudronnés.Les Chemins du RAVeL - CANAL DU CENTRE6. Maison Van Gogh à CuesmesLa "maison du Marais", modeste habitation ouvrière du XIXᵉ siècle, a hébergé Vincent van Gogh de juin à octobre 1880, chez le contremaître des mines Charles Decrucq. C’est là, dans ce Borinage où il officiait depuis 1878 comme prédicateur laïque auprès des mineurs, que le jeune Vincent, soutenu financièrement par son frère Théo, aurait pris la décision de devenir peintre plutôt que pasteur.Menacée de ruine, la maison fut rachetée par la Ville de Mons en 1972 puis restaurée entre 2005 et 2007 pour devenir musée. Une halte modeste, mais chargée d'histoire: celle d’une transformation intime, au cœur d’un paysage ouvrier qui allait profondément marquer l’imaginaire de Van Gogh.Rue du Pavillon, 3 – 7033 Cuesmes. Infos: musees-expos.mons.be7. Sparkoh! à FrameriesL’ancien Pass est un parc d’aventures scientifiques créé sur l’ancien charbonnage du Crachet-Picquery, réhabilité par le grand architecte français Jean Nouvel. À l’intérieur, expositions interactives, films thématiques et défis ludiques se succèdent, avec un parcours pensé pour les 3-7 ans.Dehors, le terril du Crachet, classé Natura 2000, s’escalade au fil de sentiers, tandis qu’un jardin de biodiversité et une plaine de jeux – tyroliennes, balançoires – complètent la visite. Une étape familiale, mais pas seulement: Sparkoh! permet aussi de lire autrement le paysage minier, entre sciences, architecture et reconversion.Sparkoh . ©WBT / Arnaud Siquet8. Les restos: trois bonnes tables à découvrirDans la région du Centre, l’histoire minière a aussi laissé une mémoire italienne, visible jusque dans les assiettes. Il subsiste ici une convivialité unique et un goût de la bonne chère. Trois adresses pour prolonger la visite.• Rizom, au Grand-HornuAprès avoir découvert les deux expositions du moment, il serait dommage de ne pas s’arrêter au Rizom, le restaurant du MACS du Grand-Hornu. Ses deux toques au Gault&Millau sont justifiées: le chef Olivier De Vriendt y propose une cuisine de terroir contemporaine, végétale et sensorielle, avec la volonté de faire travailler les producteurs locaux. Le tout dans un décor épuré mêlant brique, bois et béton. Ouvert du mardi au dimanche, ainsi que le jeudi et le vendredi soir.Rue Sainte-Louise, 82 – 7301 Boussu. Infos: www.rizom.be +32(0)65.61.38.76Au Rizom, le restaurant gastronomique du Grand-Hornu. ©Anthony Florio | Rizom• Ô Bord de l’Eau, au RœulxChaussée de Mons, ce restaurant ouvert en 2018 cuisine des produits frais, des viandes de qualité et des pâtes fraîches maison. Une gastronomie transalpine dans un cadre calme, avec une magnifique terrasse au bord de l’eau. Ouvert du mercredi au dimanche.• Le Grain de Sel, à La LouvièreEn plein centre-ville, ce restaurant-estaminet est l’une des bonnes adresses du coin: petits plats soignés, suggestions régulières côté restaurant, ambiance brasserie et accueil sans chichis. Un conseil: réservez! Ouvert du lundi au dimanche, et le soir du jeudi au samedi.Rue Albert 1er, 30 – 7100 La Louvière. Infos: grain2sel.be +32(0)499/81.68.09