Michael Herzog, professeur à l’EPFL et directeur du Laboratoire de psychophysique, explique pourquoi la conscience reste un sujet insaisissable et ce que son étude implique pour les neurosciences, la médecine et l’intelligence artificielle.La conscience est l’une des énigmes les plus anciennes et les plus tenaces de la science. Depuis un siècle, les scientifiques se penchent sur la façon dont le cerveau traite l’information, structure les perceptions et crée la conscience. Cependant, il n’y a toujours pas de consensus sur ce qu’est la conscience ni sur sa genèse.Nous avons discuté avec Michael Herzog, directeur du Laboratoire de psychophysique de l’EPFL et coauteur de Scientific Theories of Consciousness (voir encadré), pour savoir pourquoi la recherche sur la conscience a donné lieu à des centaines de théories contradictoires, pourquoi il estime que ce domaine a besoin de critères plus clairs, et pourquoi la compréhension de la conscience revêt une importance qui dépasse largement le cadre de la philosophie, qu’il s’agisse de médecine, du bien-être animal ou de l’avenir de l’intelligence artificielle.Comment définissez-vous la conscience?Ma position est assez simple : la conscience n’a pas besoin d’une définition théorique, car nous savons déjà ce qu’elle est. Chaque matin, on se réveille et passe d’un état inconscient à un état conscient. Sous anesthésie, on perd conscience, et, lorsque l’anesthésiant cesse d’agir, on reprend conscience.Une bonne science commence par de bonnes observations, et nous en avons déjà beaucoup. En laboratoire, par exemple, nous pouvons faire disparaître un stimulus visuel de la conscience tout en montrant que le cerveau continue de le traiter. Notre point de départ est entièrement empirique.Mais la recherche sur la conscience compte aujourd’hui environ 200 théories. Pourquoi?Parce qu’il n’y a pas de véritables critères. La conscience est un sujet brûlant, et des scientifiques issus de nombreux domaines différents s’y sont lancés avec leurs propres perspectives.En outre, la conscience est plus insaisissable que la majorité des problèmes scientifiques, car nous ne savons pas à quoi elle sert. Dans nombre de domaines, on comprend déjà la fonction de ce que l’on étudie. Ici, n’importe qui peut venir affirmer: «C’est ça». Il est très difficile de prouver qu’il a tort, et tout aussi difficile de prouver qu’il a raison. C’est pourquoi ce domaine est un peu flou.Il faut donc bien distinguer le traitement conscient du traitement inconscient. Comme dans toute autre science, il faut pouvoir manipuler ce que l’on étudie. Si l’on s’intéresse à la pression, on modifie la pression. Si l’on s’intéresse à l’oxydation, on modifie l’oxydation. Concernant la conscience, il faut étudier la transition entre les états conscients et inconscients, par exemple pendant l’anesthésie ou dans des expériences visuelles où un stimulus disparaît de la conscience, mais continue d’être traité par le cerveau. Sinon, on ne sait jamais si l’on étudie la conscience elle-même ou quelque chose qui y est associé.Quels critères utilisez-vous pour évaluer les différentes théories?Nous utilisons principalement quatre ou cinq critères. Le premier est qu’une théorie doit faire la distinction entre le traitement conscient et le traitement inconscient. Étonnamment, de nombreuses théories ne le font pas. Elles étudient, par exemple, la planification, car la planification est un processus conscient, mais, en réalité, elles étudient la planification, et non la conscience.Le deuxième critère est ce que nous appelons l’argument du «petit réseau». De nombreuses théories identifient une caractéristique, telle que le traitement récurrent ou l’information intégrée, et affirment qu’elle suffit à expliquer la conscience. Le problème est que ces caractéristiques peuvent également exister dans des systèmes très simples, ce qui fait que ces théories finissent par s’appliquer de manière beaucoup trop large. Dans certains cas, elles dérivent vers le panpsychisme.Un autre critère est l’argument du déploiement. Certaines théories affirment que la conscience dépend d’une architecture cérébrale particulière. Mais mathématiquement, on peut souvent transformer un type de réseau en un autre sans modifier ce qu’il calcule. Nous soutenons donc qu’une théorie ne devrait pas dépendre d’une implémentation spécifique.Enfin, de nombreuses théories n’expliquent la conscience que chez les humains ou les animaux dotés de structures cérébrales particulières, comme le thalamus. Ces études sont très solides sur le plan expérimental, mais les théories peinent alors à expliquer si un robot, voire une abeille, pourrait être conscient. Une bonne théorie devrait s’appliquer de manière plus générale et ne pas dépendre d’une conception biologique spécifique.Selon vous, les scientifiques sont peut-être trop en quête d’une explication unique de la conscience. Quelle serait la voie à suivre?Permettez-moi de formuler les choses ainsi: en biologie, où avez-vous déjà vu une théorie à facteur unique? Je dirais nulle part. En physique, on peut établir un lien entre la température et la pression, mais la biologie ne fonctionne pas comme ça. Pourquoi la conscience le ferait-elle?Les systèmes biologiques sont complexes. La vie demande, entre autres, un système reproducteur, un système sensoriel et un système métabolique. Il n’existe pas de caractéristique unique qui explique la vie. Il en est probablement de même pour la conscience.Un autre aspect est que la conscience peut se manifester sous diverses formes. Si les animaux, les robots et d’autres systèmes peuvent tous être conscients, nous devons d’abord comprendre ce qu’ils ont en commun. C’est plus important que de rechercher un mécanisme unique.La question clé n’est pas seulement de savoir comment fonctionne la conscience, mais à quoi elle sert. En biologie, on ne peut comprendre quelque chose que si l’on en comprend la fonction : les plumes n’ont de sens qu’une fois qu’on sait qu’elles servent à voler.Nous pensons que la conscience est la solution à un problème que nous ignorons encore. C’est un peu comme dans Le Guide du voyageur galactique: nous savons que la conscience existe parce que nous en faisons l’expérience chaque jour. Le défi consiste à découvrir à quelle fonction l’évolution la dédie. Une fois que nous aurons compris cela, le reste deviendra beaucoup plus clair.Où voyez-vous les enjeux concrets les plus importants de la recherche sur la conscience?Je pense qu’il y en a beaucoup. La recherche sur la conscience touche à presque tout. Certaines personnes pensent que, si nous comprenons véritablement la conscience, nous vivrons dans un monde complètement différent. Ont-elles raison ou tort ? Je ne sais pas.Il y a d’énormes questions éthiques. L’avortement, les droits des animaux, l’intelligence artificielle. Toutes ces questions dépendent, d’une manière ou d’une autre, de la compréhension de ce qui rend un être conscient.Il y a ensuite des questions pratiques. Comment aider quelqu’un à reprendre conscience après un coma? Que faisons-nous exactement pendant l’anesthésie? À ma connaissance, nous ne comprenons toujours pas vraiment cela.Ce domaine comprend donc les plus grandes questions philosophiques, voire religieuses, tout comme des applications très pratiques en médecine. Mais pour avancer, nous avons besoin de critères précis auxquels une théorie de la conscience doit répondre. Pour l’instant, nous ne les avons pas. C’est pourquoi je pense que cette recherche est si importante.Dans Scientific Theories of Consciousness (Cambridge University Press), Michael Herzog, Aaron Schurger, de l’université Chapman, et à Adrien Doerig, de l’université libre de Berlin, passent en revue les principales théories empiriques de la conscience. Les auteurs portent un regard critique sur ces explications scientifiques de la conscience, en faisant valoir que ce domaine a besoin de critères plus clairs, et non de théories supplémentaires. Ils étudient les données étayant les différentes approches, examinent leurs forces et leurs faiblesses, et proposent un cadre permettant de les évaluer.