DANS NOS ARCHIVES – Huit cents appartements, une école, une piscine… Pour fêter les dix ans de l’inscription au patrimoine de l’Unesco de l’œuvre de l’architecte, retour dans la “Maison du Fada” où, en 1968, notre journaliste France Vallence avait rencontré des résidents heureux. Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier (1887-1965). Picture Alliance/opale.photo Par France Vallence Publié le 17 juillet 2026 à 11h01 Aux premiers temps, elle fut surnommée « la Maison du Fada ». Son appellation officielle est « la Cité Radieuse ». Pour tous les Marseillais, c’est le « Corbusier ». Depuis dix-sept ans, ils ont eu le temps de s’habituer à sa silhouette de béton colorée de-ci de-là qui domine le boulevard Michelet. Aujourd’hui ils la montrent avec une certaine fierté à leurs amis étrangers qui souvent, avec un soupçon d’envie, entendent ses habitants en vanter les mérites. Car les habitants des quelque huit cents appartements du « Corbusier » sont satisfaits de leur sort. Ils le confient volontiers, comme l’a fait M. Yves Baix : « Il y a sept ans, avec ma femme et mes deux filles, nous avons quitté Paris, où nous habitions un pavillon en banlieue. Nous avions envie de venir au soleil. L’immeuble “le Corbusier” répondait le mieux à nos besoins : l’appartement qui nous était proposé était de 98 m2, le lover devait être alors de 400 F par mois (aujourd’hui, il est de 500 F). Pour un tel loyer, des avantages considérables —pour l’époque — nous étaient offerts. L’appartement nous convenait aussi bien du point de vue du nombre de pièces que de leur agencement. Nous avions l’impression que Le Corbusier avait conçu cet appartement pour nous. En fait, il l’avait conçu pour de jeunes ouvriers et j’étais un jeune cadre. » Chaque appartement à deux niveaux, est remarquablement agencé. Après un minuscule hall d’entrée, on pénètre dans une salle de séjour suffisante pour y vivre mais point trop grande, qui se termine par une loggia ensoleillée. La cuisine, jouxtant le hall d’entrée, est incorporée à la salle de séjour (ce qui facilite la tâche de la maîtresse de maison). Surplombant cette salle de séjour, la chambre des parents et, au fond de l’appartement, deux chambres d’enfants tout en longueur, séparées l’une de l’autre par un immense tableau noir coulissant. Ici, tout est rationnel. Il n’est besoin que d’un minimum de meubles. La cuisine est entièrement équipée, les placards à rangement sont nombreux. Par exemple, dans la chambre des parents, se trouve une table à langer avec un rangement pour le linge propre, un pour le linge sale et un pour les produits de bébé. Par ailleurs, Le Corbusier a poussé très loin l’étude de l’Indépendance des gens, à l’intérieur comme à l’extérieur des appartements. : « Dans notre appartement, si nous recevons des amis tard dans la soirée, nos enfants, dans leurs chambres, ne peuvent absolument rien entendre. Entre chaque appartement, l’insonorisation est sans doute la plus perfectionnée en France. » Quand nous voulions punir nos filles, nous leur disions “Tu n’iras pas à l’école” ; c’est assez rare, avouez-le ! Un habitant Chaque ensemble est indépendant de l’ensemble voisin, il repose sur l’armature de béton par l’intermédiaire d’une boîte à plomb qui isole le bruit. Entre chaque appartement, se trouve une cloison en plaque préfabriquée, une couche de laine de verre, un vide d’environ 10 cm, un mur de béton, un vide, une couche de laine de verre, puis la cloison de l’appartement voisin. « Cette solution a un inconvénient : les gens peuvent vivre tellement isolés, que certaines femmes ont connu une espèce de dépression. D’ailleurs, nos femmes ne se sentent pas tellement en sécurité et quelques-unes disent qu’on pourrait venir les assassiner sans que personne n’entendent rien ! » Dans la Cité Radieuse, il est possible de vivre sans rencontrer ses voisins de palier. Les couloirs sont faiblement éclairés pour inciter les gens à parler à voix basse et à ne pas stationner dans les couloirs. « J’ai vécu un an dans cet appartement sans voir mes voisins : en cinq ans, je les ai peut-être rencontrés quinze fois au maximum. » Si on ne veut pas voir ses voisins, on ne les voit pas, mais si on veut les voir, rien n’est plus facile. À lire aussi : 60 ans de la mort de Le Corbusier : en 2007, “Télérama” assistait à la fin de chantier de son dernier projet « Nous disposons d’une rue marchande avec tous les services. Par le téléphone intérieur automatique, ma femme peut commander son marché qui lui sera livré, sans qu’elle ait à se déplacer, dans le box situé à l’extérieur de l’appartement, mais qui communique intérieurement avec la cuisine. Mes filles sont allées à l’école maternelle située au dernier étage de l’immeuble. Cette école était — et reste — aussi moderne et novatrice par sa forme que par les méthodes employées par la directrice et quand nous voulions punir nos filles, nous leur disions “Tu n’iras pas à l’école” ; c’est assez rare, avouez-le ! » Un grand parc où peuvent jouer les enfants entoure l’immeuble. Côté face, c’est-à-dire sur le boulevard Michelet, ce parc est soigneusement entretenu et une belle pelouse verte attire le regard. Côté pile, ce parc se transforme en terrain vague et les habitants de l’immeuble s’aperçoivent, même s’ils ne se passionnent pas pour la politique, que le temps des élections approche lorsqu’arrive un bulldozer : il rase une butte puis repart aussi discrètement qu’il était venu, cérémonieusement. Mais ces petits détails ne sauraient faire oublier les autres avantages sociaux et humains qui leur sont ici offerts : « Nous disposons encore d’un gymnase et d’un club de jeunes avec une cinémathèque (tous les mercredis), une salle de télévision et une bibliothèque. La terrasse située au sommet de l’immeuble comprend une piste de 350 m de long, une petite piscine pour les enfants, des boxes pour prendre, à l’abri du mistral, des bains de soleil. » À lire aussi : Pourquoi l'œuvre de Le Corbusier est un véritable manifeste de la modernité du XXe siècle L’hôtel, inclus dans l’immeuble, affiche toujours complet et le restaurant vend au prix de 5 F un plat du jour très apprécié. « Ma vie est facilitée à l’extrême. J’ai installé le bureau de la revue dont je m’occupe au 8e et dernier étage — ce qui correspond au 20e étage d’un immeuble normal — tandis que mon domicile est au premier. L’année dernière, 6 des 8 personnes qui travaillaient dans mon journal habitaient l’immeuble. Aujourd’hui nous envisageons de changer de domicile. Quand nous sommes arrivés, nous avions deux enfants, ils sont trois aujourd’hui et notre appartement est trop petit, mais dans les ensembles immobiliers que nous avons visités, nous n’avons pas encore trouvés les mêmes avantages que ceux qui nous sont proposés ici… Nous avons souvent constaté que les détracteurs de “le Corbusier” étaient des gens qui n’avaient jamais vécu chez lui. » Pourquoi cet immeuble est-il toujours resté à l’état de prototype ? À cette question que se posent avec étonnement et regret bon nombre de Marseillais, que répondre sans être désobligeant pour quiconque ? Paru dans le Télérama n° 953 du 21 avril 1968 Arts Unesco Les archives de Télérama Architecture Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus