Le cinéaste adapte le poème d’Homère dans un film grandiose, amplifié par son format IMAX 70 mm. L’un des plus grands films anti-guerre, à l’instar de son "Oppenheimer".Le résumé• Nolan relit Homère par le trauma: Ulysse revient moins en héros qu’en survivant hanté.• Le temps fragmenté devient moteur émotionnel, entre mémoire brisée, spectacle IMAX et retour impossible.• Le film impressionne mais laisse ses figures féminines en orbite autour du héros.Le film le plus attendu de l’année débarque enfin! Et il s'appelle "L'Odyssée". Le nouveau long métrage de Christopher Nolan, produit pour quelque 250 millions de dollars, adapte le poème d'Homère et retrace le périple d’Ulysse, l'un des héros les plus célèbres de la mythologie grecque. Parti vingt ans loin d’Ithaque, d'abord pour la guerre de Troie, puis retenu par la nymphe Calypso, il tente enfin de retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque.Pour raconter cette épopée, Nolan reste étonnamment fidèle au texte d'Homère. Bien plus que "Troie" de Wolfgang Petersen (2004), qui prenait beaucoup de libertés et auquel la comparaison est inévitable. Mais cette fidélité n'empêche pas le cinéaste d'imposer sa propre signature. Car ici, rien n'est linéaire. Et c'est grâce à son dispositif que tout se joue.L'ODYSSÉE | Bande-annonce [Au cinéma le 15.07.26]Le temps comme miroir du traumatismeComme souvent chez Christopher Nolan, le temps est au cœur du récit. Les (més)aventures d’Ulysse se dévoilent alors par fragments: la ruse du cheval de Troie et la chute de la ville; son affrontement avec le cyclope Polyphème, fils du dieu Poséidon; sa rencontre avec la déesse magicienne Circé (dont la représentation offre un discret clin d'œil à #MeToo, façon #balancetonporc); les Lestrygons, un peuple de géants; les sirènes; et bien sûr, Calypso, à qui il raconte peu à peu son voyage jusqu'à trouver la force de reprendre la mer.Mais ces épisodes ne s'enchaînent jamais de façon chronologique. Flashbacks, souvenirs et changements de lieux s'entremêlent dans un montage nerveux où la guerre de Troie revient sans cesse hanter le héros. Le dérèglement du temps n'est donc pas un simple exercice de style, comme pouvaient l'être "Inception" ou "Tenet", mais l'expression d'une mémoire brisée. Nolan transforme sa célèbre mécanique narrative en exploration du traumatisme de la guerre. Et rarement il n'aura mis sa gymnastique temporelle au service d'une émotion aussi nue.La mise en scène fait le reste. En mer comme durant les batailles, le sound design secoue le spectateur (littéralement!) et fait vibrer la salle. Christopher Nolan ayant tourné son film avec des caméras IMAX 70 mm, c'est dans ce format qu’il révèle toute son ampleur. Une expérience à privilégier, donc, dans une salle équipée, comme le Kinepolis Bruxelles.Matt Damon est Ulysse et Zendaya, Athéna dans "L'Odyssée", film écrit, produit et dirigé par Christopher Nolan. ©Melinda Sue GordonUn casting féminin prestigieux sous-exploité?Cette plongée dans les tourments d’Ulysse, joué par Matt Damon, laisse toutefois peu d'espace aux personnages qui l'entourent, notamment aux femmes. Pénélope (Anne Hathaway) attend et tisse un linceul. Calypso (Charlize Theron) écoute et retient le héros. Circé (Samantha Morton) ensorcelle. Hélène (Lupita Nyong'o) demeure un souvenir de guerre. Quant à Athéna (Zendaya), pourtant déesse de la guerre et de la sagesse, elle reste quasi invisible.Certes, Nolan suit ici le texte d'Homère, où toutes gravitent autour d'Ulysse. Mais le choix de réunir un casting aussi prestigieux pour des apparitions aussi réduites pose question. Rien de rédhibitoire: chacune joue un rôle-clé dans le parcours du héros. Mais cela confirme, une fois de plus, que les grands personnages féminins ne sont toujours pas la tasse de thé du cinéaste. Anne Hathaway joue Pénélope et Tom Holland, Télémaque. ©Melinda Sue GordonUn film anti-guerreAu-delà de la prouesse formelle et technique, qu’en fait-il, Nolan, de ce récit épique? Probablement l’un des plus grands films anti-guerre, à l’instar de son "Oppenheimer".Tout au long de son voyage, Ulysse est poursuivi par les horreurs qu'il a lui-même contribué à provoquer. Lors d'un monologue décisif, il prend conscience que les hommes détruisent, conquièrent et colonisent, avant de recommencer inlassablement.C'est là que "L'Odyssée" dépasse la simple adaptation. En relisant un texte vieux de près de trois mille ans à travers le prisme du traumatisme, Nolan montre que les guerres changent de visage, mais pas de nature. Derrière le spectacle monumental se cache ainsi son film le plus intime, mais peut-être aussi le plus politique. Et sans doute l'un de ses plus importants. (Constant Carbonnelle)Musk contre Nolan: la polémique du ventMi-mai, Elon Musk s'était découvert une nouvelle mission: sauver Homère. Sur X, le milliardaire accusait Christopher Nolan d'avoir "profané" "L’Odyssée" en confiant le rôle d'Hélène à Lupita Nyong'o, actrice noire, au nom de la diversité. Sauf qu'on parle d'un texte vieux de 2.800 ans, transmis oralement, réécrit et réinterprété des centaines de fois. L'"original" que Musk prétend défendre n'a jamais vraiment existé.Même levée de boucliers chez certains de ses fans: persuadés qu'Elliot Page, acteur transgenre, jouait Achille, ils criaient déjà au "wokisme". Sauf que c'était faux: il incarne Sinon, un soldat grec. Une polémique bâtie sur du vent. Et quand bien même cela aurait été le cas, cela aurait surtout prouvé combien les rôles héroïques restent rares pour les personnes trans à Hollywood. Alors, pendant que Musk joue les soi-disant gardiens du temple, le cinéma, lui, continue d'avancer. (Constant Carbonnelle)Le cinéaste britanno-américain Christopher Nolan à l’avant-première de son film "L’Odyssée", à Mumbai, le 11 juillet 2026. ©AFPNolan ou l’art de plier le tempsLoin du péplum classique à monstres, Christopher Nolan tente le récit mythologico-métaphysique… Ses éternelles obsessions spatio-temporelles seront-elles enfin apaisées? Ou sera-t-il condamné, comme son héros, à chercher toujours plus loin? Il gagne la guerre mais se perd en route. Il souffre, il cherche, se retrouve, frôle la mort, défie les dieux. Il est nous, dans toute notre gloire et tout notre désarroi. Il est nulle part et partout à la fois. Son nom: Ulysse.Il joue avec l’espace-temps, jongle avec la mémoire, envoie les gens dans des trous noirs, implante des visions nouvelles (à ses héros comme à ses spectateurs)... Considéré comme un des grands artistes de notre temps, il aime défier la mort, le possible, le magique, le vrai. Son nom: Christopher Nolan. Il fallait que ces deux-là se rencontrent. C’est fait.Un grand spectacle à voir au Kinepolis en IMAX 70 mm. ©Universal StudiosArt dramatiqueAu commencement, était le verbe: il y a vingt-huit siècles, un certain Homère performe à la veillée dans la région de Smyrne. Son terreau: la pénombre, face à un auditoire réuni autour du feu. Le poète travaille les modulations de sa voix pour féconder le terreau le plus fertile qui soit: l’imagination cumulée de son public. Ce pacte magique primitif porte un nom: art dramatique. Vingt-huit siècles plus tard, le dispositif d’une salle de cinéma est exactement le même: pénombre, voix, ombres découpées, pacte commun.Autre arme utile: les distorsions temporelles (ellipses, flash-forward…): elles sont un terreau fertile, en même temps pour le suspense de l’histoire elle-même (rentrera, rentrera pas?), mais surtout elles permettent de mieux raconter, en faisant participer le spectateur, dont l’attention sera décuplée. Ainsi, dans "L’Odyssée", c’est Ulysse lui-même qui raconte une grande partie de ses aventures (Homère invente le flash-back), quand il conte aux Phéaciens ses détours forcés chez Circé, Calypso ou Polyphème… brouillant à dessein la frontière entre réalité, légende et subjectivité.Christopher Nolan se livre comme jamais (Interstellar, L'Odyssée, Inception...) - Sous-titres VFNolan-Homère: même combatL’air de rien, et depuis 25 ans, Christopher Nolan réinvente Homère: "Inception" ou "Dunkerque" mêlent des fils narratifs apparemment contradictoires (en fait complémentaires): si la relativité générale permet à Nolan de tordre le temps, c’est de manière émotionnelle. Pour lui, la dilatation temporelle n'est pas qu'une formule mathématique (E=mc²), c'est une force tragique qui sépare les êtres chers. Le temps et l’espace ne sont pas des unités de mesure, mais de tension dramatique – ce qui compte, c’est l’intensité, c’est le ressenti.Le ressenti d’Ulysse, parlons-en. Il passe sept ans chez Calypso et un an chez Circé, mais ces années s'écoulent comme un songe – c’est le trou temporel magique du mythe. Pendant ce temps-là, à Ithaque, Pénélope et Télémaque subissent un temps linéaire, lourd, destructeur.Nolan, obsédé qu’il est par les retrouvailles intergénérationnelles brisées par le temps ("Interstellar") ne peut que prendre son pied, transformant chaque année passée loin du foyer en une éternité subie, où affleurent à parts égales sens et émotion.Ulysse, comme Nolan (Nolan, comme Ulysse?) tentent d’apprivoiser le temps, la mort, les dieux. Pour déjouer le destin humain, tous les moyens sont bons, à commencer par les distorsions. Bien sûr il faudra aussi les ombres, et la pénombre. Et bien sûr le pacte commun. (Sylvestre Sbille)Série d'été sur "L’Odyssée"
Critique de "L'Odyssée": Christopher Nolan réveille Homère
Le cinéaste adapte le poème d’Homère dans un film grandiose, amplifié par son format IMAX 70 mm. L’un des plus grands films anti-guerre, à l’instar de son "Oppenheimer".












