Prendre en compte la logique humaine dans les choix de mobilité permet de chercher à encourager d’autres modes de déplacement que la voiture, toujours en tête des usages en Suisse. La population suisse reste encore fondamentalement attachée à la voiture. Les chiffres de l’Office fédéral de la statistique le prouvent: entre 2005 et 2015, les transports individuels motorisés (TIM), type voitures, motos, scooters, comptaient toujours pour environ 50% des déplacements. Même si les transports publics (TP) desservent largement l’entier du territoire, les habitudes ont la vie dure. Et varient aussi selon les différences culturelles et linguistiques. En Suisse allemande, les usagères et usagers montent dans un bus ou un train pour 25% de leurs déplacements lorsqu’il y a une très bonne qualité de desserte, contre 20% en Suisse romande et 13% au Tessin. Les TIM dominent pour se rendre au travail, pour les déplacements professionnels et les activités de loisirs et du quotidien. C’est d’ailleurs dans les situations d’accompagnement d’un ou d’une proche, comme un enfant à une activité parascolaire ou une personne âgée chez le médecin, que les TIM sont le plus représentés, avec 91% contre 7% en TP.Pour Jules Grandvillemin, doctorant au Laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL, il est nécessaire d’analyser la logique humaine dans les choix de mobilité pour chercher à encourager l’usage d’autres moyens de déplacement. Ses recherches plongent dans ce complexe rapport de forces entre TIM et TP pour étudier plus précisément les motifs de déplacement de la population dans le but de proposer de nouvelles pistes de réflexion aux pouvoirs publics. «L’idée est d’encourager les gens, sans les forcer, à utiliser les modes alternatifs à la voiture en proposant des offres modulable, détaille le scientifique. Une grande partie du territoire a été historiquement alloué à la voiture. Un rétropédalage demande des efforts aussi bien des pouvoirs publics que des usagers et usagères pour se déshabituer de ce mode de transport et se réhabituer à un autre.»Étude sur 10’000 personnes dans l’arc lémaniqueDans cette perspective, l’étude du Panel lémanique à laquelle Jules Grandvillemin a contribué apporte des données détaillées sur les choix de mobilité du public consulté. Le périmètre de l’étude couvre le territoire des cantons de Vaud et Genève, la France voisine (Ain et Haute-Savoie) ainsi qu’une partie du Chablais valaisan et des districts de la Broye et de la Gruyère dans le canton de Fribourg. Ce panel vise à mesurer pendant cinq ans l’évolution des comportements de mobilité, des pratiques de consommation et plus largement des modes de vie d’un échantillon représentatif de la population (10’000 personnes).Ici, les statistiques sont plus récentes et plus détaillées: en 2023, 55% des personnes interrogées ont utilisé les TIM pour se rendre au travail, 11% ont privilégié les TP, 15% le mode actif (vélo ou marche) et 18% ont combiné différents transports. Pour les activités de loisirs de proximité, ils et elles étaient 40% en TIM, 52% en mode actif et 8% en TP.Afin d’aller encore plus loin dans l’analyse de la logique humaine dans les choix de mobilité, Jules Grandvillemin a créé un «score d’accessibilité» qu’il a croisé avec ces données. Ce score est la capacité du territoire à fournir un moyen de transport autre que la voiture pour rejoindre différentes destinations dont une personne a besoin pour divers motifs (achats, loisirs, école, soins, etc.). Avec un score d’accessibilité élevé, donc des possibilités fortes en matière de transport alternatif à la voiture pour desservir une diversité de destinations, l’usage des TIM est de 29% pour se rendre au travail. Au contraire, avec un score d’accessibilité faible, l’usage des TIM grimpe à 78%. Dans le cas des TP, 22% de la population les utilise si le score d’accessibilité est élevé, contre 1% s’il est faible. «Cela démontre que, si les TP desservent plusieurs destinations utiles pour la personne interrogée, elle les prendra davantage.»Une grande partie du territoire a été historiquement alloué à la voiture.Un deuxième score créé par le doctorant, celui de la capacité des gens à utiliser les modes de transport alternatifs, a également été croisé avec les données. La capacité à se déplacer en utilisant d’autres modes de transport que la voiture nécessite avant tout certaines compétences, allant de la planification du trajet (achat des billets de transport, organisation d’un itinéraire en fonction des horaires des transports publics et des changements éventuels à effectuer) à la réalisation du trajet (orientation, réaction face à des imprévus). Pour le doctorant, l’utilisation des transports publics nécessite des compétences qui vont au-delà de la simple mise à disposition de ces objets et services. Quand les personnes ont un score de capacité élevé, soit une certaine aisance à utiliser les transports publics, elles ne sont que 35% à utiliser les TIM pour se rendre au travail, contre 84% si leur score est faible.Accessibilité aux transports et capacité à les utiliserPour Jules Grandvillemin, il est important de superposer ces deux scores, l’accessibilité aux transports publics et la capacité individuelle à les utiliser, pour mieux comprendre les choix de mobilité de la population et, par conséquent, développer une politique publique adaptée et ciblée. Car, paradoxalement, l’étude a démontré qu’il n’y a pas de lien causal entre une forte accessibilité et une forte capacité: certaines personnes disposent de scores d’accessibilité élevés, mais n’ont pas forcément une capacité élevée pour utiliser ces modes. Ces capacités diffèrent aussi entre les villes et les zones rurales. Des résultats qui devront encore faire l’objet de recherches plus approfondies pour en comprendre les causes.«À mon avis, il est important d’agir sur trois axes à la fois: renforcer les TP, assurer une diversité de destinations sur les trajets et prendre en compte la capacité des gens à utiliser les TP en s’appropriant des destinations atteignables. Plus l’effort est grand pour prendre un TP, plus il va falloir aider les personnes à les utiliser à travers une offre individualisée. Dans ce sens, des expérimentations pourraient être menées là où les cartes réalisées dans le cadre de l’étude du Panel lémanique mettent en évidence des zones où la moyenne des capacités des individus à se saisir des transports publics est modérée, voire faible. En leur proposant un AG pendant un mois et un accompagnement personnalisé, par exemple, on pourrait soutenir un changement de leurs habitudes de déplacement en leur tendant la main plutôt qu’en les forçant», conclut-il.RéférencesCet article a été publié dans l'édition de mars 2026 du magazine Dimensions, qui met en avant l’excellence de l’EPFL par le biais de dossiers approfondis, d’interviews, de portraits et d’actualités. Le magazine est distribué gratuitement sur les campus de l’EPFL.