C’est un nom auquel les Canadiens vont devoir s’habituer : 212CD, comme le type de sous-marins qu’Ottawa a décidé d’acheter à l’entreprise TKMS, en remplacement de ses vieux sous-marins de classe Victoria, qui arriveront en fin de vie en 2032.Le constructeur allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), associé au norvégien Kongsberg, a remporté un contrat historique à bien des égards, le plus élevé de l’histoire militaire canadienne.La facture pour la seule acquisition des 12 sous-marins à propulsion diesel-électrique de 3000 tonnes est évaluée à entre 20 et 25 milliards de dollars. Et au total, le coût du Programme de sous-marins canadiens de patrouille pourrait atteindre 100, voire 120 milliards, au cours des 40 prochaines années.Pour Justin Massie, professeur de science politique à l’UQAM, ce contrat représente bien plus qu’une simple acquisition militaire.« C’est un contrat qui va s’étendre sur des décennies et qui va venir avec beaucoup d’autres investissements industriels au Canada et au Québec », explique le spécialiste des questions de défense.TKMS promet en effet de générer jusqu’à 86 milliards de retombées économiques au pays, et de créer près de 50 000 emplois. L’entreprise a d’ailleurs déjà passé de nombreux partenariats avec des entreprises comme CAE ou Bombardier, mais aussi avec des joueurs moins connus, comme, par exemple, Marmen, une entreprise de Trois-Rivières qui fabriquera certaines parties complexes du sous-marin 212CD, ou encore Finkl Steel-Sorel, qui produira des matériaux spécialisés en acier inoxydable.Les retombées indirectes s’annoncent également majeures. Certains investissements allemands dans la recherche et le développement devraient permettre à terme un transfert de technologies. Selon M. Massie, le premier sous-marin devrait arriver en 2032, le dernier en 2040. Si, dans l’intervalle, le Canada réussit à créer un écosystème industriel, le pays pourrait être en mesure de fabriquer et de vendre des sous-marins à d’autres pays de l’OTAN d’ici une dizaine ou une quinzaine d’années.« Le choix le plus attendu »La proposition sud-coréenne était également généreuse, puisqu’on promettait près de 94 milliards de retombées économiques, ainsi que la création de 22 000 emplois par an en moyenne entre 2026 et 2044. On affirmait aussi pouvoir livrer un premier sous-marin dès 2032 et quatre d’ici 2035, quand les Allemands ne livreront leurs quatre premiers sous-marins que d’ici 2036.Mais alors, qu’est-ce qui a fait pencher la balance du côté de TKMS ?« C’est la meilleure décision pour la fiabilité, la “soutenabilité” du programme, avance Justin Massie. L’Allemagne est un acteur très fiable, qui est déjà en train de développer d’autres plateformes communes avec le Canada. Ils ont, par exemple, acheté des systèmes faits au Canada pour leurs navires de combat. C’est donc le choix le plus attendu, le plus sécuritaire. »Tout au long du processus d’appel d’offres qui s’est étalé sur deux ans, les Allemands ont refusé de participer à la surenchère de communication quand Hanwha Ocean multipliait les opérations de séduction. Peut-être étaient-ils convaincus que leur sous-marin, leur grande expérience industrielle et leur discrétion seraient autant d’atouts aux yeux d’Ottawa. Peut-être aussi que la volonté du premier ministre Carney, soucieux de se rapprocher de ses alliés européens, a-t-elle eu raison de l’offre sud-coréenne, aussi bonne soit-elle.« Dans ce genre d’appels, on suit quand même des règlements assez stricts », souligne Philippe Lagassé, professeur agrégé à l’Université Carleton.Toutefois, même si l’évaluation dépendait de critères clairement définis, notamment en matière de retombées industrielles, le spécialiste des questions de défense ne peut nier que la volonté d’Ottawa de créer de nouvelles avec les pays européens, avec notamment la participation du Canada au programme Security Action for Europe (SAFE), a pu jouer dans la décision.Un nouvel axe Ottawa-Berlin ?Au-delà les retombées économiques et industrielles, M. Lagassé voit aussi dans la décision d’Ottawa de miser sur TKMS une vraie occasion de se rapprocher d’un partenaire d’expérience en matière militaire.« Le sous-marin va obliger TKMS à investir énormément au Canada, croit-il. Il va aussi permettre de resserrer les relations entre les deux pays. On pourrait facilement penser que, pour le char d’assaut [dont Ottawa veut se doter], ça pourrait être encore une fois un fabricant allemand. Inversement, les Allemands s’intéressent déjà aux munitions au Canada… »Il en va de même pour les minéraux critiques pour lesquels Ottawa et Berlin ont déjà signé des ententes de plusieurs milliards de dollars.En visite au salon CANSEC d’Ottawa en mai dernier, le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, vantait déjà les mérites de ce rapprochement, au moment de souligner le 75e anniversaire des relations diplomatiques entre l’Allemagne et le Canada.« En ces temps de grande incertitude, les partenariats et la coopération sont essentiels pour travailler pour le futur, expliquait-il. On peut apprendre les uns des autres, c’est ça que font les alliés ! Nous devons être toujours plus prêts au quotidien pour avancer ensemble. »