Depuis son bureau qui donne sur le jardin des Tuileries, Hélène se livre à un monologue intérieur mentionnant sa « colère dès le réveil » et « ce temps qui lui fait défaut ». On la voit ensuite prise d’un malaise en pleine réunion de travail. Elle souffre d’épuisement professionnel. Pour se soigner, elle retourne dans les Vosges, sa région natale. Ce séjour se révélera transformateur, mais d’une manière inattendue. Elle y recroisera Christophe, ancien prodige du hockey et briseur de cœurs de leurs années de lycée. Entre eux renaîtra une passion qui l’entraînera dans de profonds questionnements.L’histoire est adaptée du roman éponyme de Nicolas Mathieu (2022), lauréat du prix Goncourt pour Leurs enfants après eux en 2018. Le titre Connemara s’inspire des Lacs du Connemara de Michel Sardou. La référence à ce tube iconique des années 1980 est plutôt bien trouvée. D’abord parce que la chanson raconte un mariage — et qu’une scène de mariage constitue le point culminant du récit —, mais aussi parce qu’elle évoque d’emblée l’univers pop-culturel dans lequel baignent les personnages du roman.Nicolas Mathieu a été décrit dans les médias comme un transfuge de classe, au moment où, tandis qu’Annie Ernaux recevait le prix Nobel de littérature 2022, cette expression refaisait surface dans la sphère publique. Dans Connemara, son troisième roman, il s’inspire de sa propre histoire. Après avoir quitté sa Lorraine natale pour s’établir à Paris, où il a travaillé comme journaliste et greffier de comités d’entreprise, il a comme Hélène souffert d’une dépression, puis s’est installé à Nancy dans la foulée.Connemara, le roman, a somme toute été bien accueilli par la critique pour son regard doux-amer sur le milieu d’origine de l’écrivain, nostalgique, mais aussi dépité par les effets de la désindustrialisation des régions périurbaines de l’est de la France. Dans ce contexte, le ver d’oreille de Sardou se charge d’une tristesse diffuse — comme une ambiance de fin de réception de mariage aux effluves d’alcool et de transpiration où presque plus personne ne tient encore sur la piste de danse.Mise en scène appuyéeToutefois, le film, réalisé par Alex Lutz, peine à retrouver la subtilité de l’œuvre dont il est adapté. La mise en scène très appuyée multiplie les retours en arrière et les effets de style qui soulignent à gros traits l’état psychologique des personnages. Plusieurs échanges paraissent aussi forcés, même si Mélanie Thierry, dans le rôle d’Hélène, livre une interprétation convaincante. Hormis quelques séquences, notamment une dispute avec la mère de cette dernière, incarnée par Clémentine Célarié, on peine à s’intéresser au parcours d’Hélène, d’autant qu’elle et son amant, interprété par Bastien Bouillon, s’avèrent tous deux profondément antipathiques.Il est par ailleurs révélateur de lire les critiques françaises du film, guère plus élogieuses que celle que nous publions ici, tant elles montrent à quel point Connemara reprend sans grande originalité plusieurs obsessions d’un certain cinéma français actuel. On peut y voir le reflet de la place qu’occupent aujourd’hui les récits de transfuges de classe dans la culture populaire. Il s’agit également d’une nouvelle adaptation d’un roman de Nicolas Mathieu, après Leurs enfants après eux (2024). Les critiques françaises soulignent, en outre, que Connemara repose sur une prémisse assez proche de celle de Partir un jour (2025) : une Parisienne d’adoption retourne dans son village natal, où elle retrouve son amour de jeunesse, un joueur de hockey interprété par Bastien Bouillon…On dit parfois de telles adaptations cinématographiques qu’elles peuvent nous décourager de lire l’œuvre originale. Pourquoi s’y attaquer si l’on connaît déjà toute l’intrigue ? Mais le film de Lutz, qui atténue les nuances du roman de Mathieu et en aplanit la dimension politique, n’a peut-être comme seul mérite que de susciter la curiosité de le lire. On espérera y trouver la profondeur qui ici fait défaut.