Une étude de l’EPFL montre que lorsque les objets sont difficiles à voir, les souris ne se contentent pas de regarder plus attentivement. Elles se déplacent pour trouver de meilleurs points de vue, en adaptant leur comportement en fonction de la quantité d’informations visuelles disponibles.Les animaux ne perçoivent pas le monde de manière passive. Un faucon penche la tête pour suivre sa proie du regard. Une personne approche sa tête pour lire un panneau. Les scientifiques appellent cela la «perception active»: bouger son corps pour recueillir de meilleures informations.L’infotaxie est une forme spécifique de perception active qui décrit la manière dont les animaux se déplacent stratégiquement pour maximiser les informations qu’ils tirent de leur environnement. Or, on ignore toujours si les souris utilisent cette stratégie, malgré leur rôle central dans la recherche en neurosciences.On sait que les souris ont une faible acuité visuelle, environ sept à huit fois inférieure à celle des humains. Elles ne possèdent pas non plus de fovéas, ces petites zones spécialisées de la rétine qui nous permettent d’avoir une vision centrale nette et précise, de percevoir les couleurs et de distinguer les détails fins.À cause de ces déficiences apparentes, les scientifiques ont fait l’hypothèse que les souris s’appuyaient davantage sur l’odorat, leurs moustaches et l’ouïe que sur la vue. En même temps, on sait que les souris utilisent la vision pour toute une série de tâches, allant de la détection des prédateurs à la capture de proies, en passant par l’orientation dans l’espace.Une équipe dirigée par Mackenzie Weygandt Mathis, titulaire de la Chaire Fondation Bertarelli de neuroscience intégrative de l’EPFL, vient de démontrer que les souris pratiquent bel et bien l’infotaxie visuelle. À l’aide d’un système de réalité virtuelle (RV) spécialement conçu pour cette recherche, les scientifiques ont montré que les souris se déplacent de manière stratégique pour rechercher de meilleurs angles de vue sur des objets partiellement cachés, et que ce comportement s’adapte précisément à la quantité d’informations visuelles disponibles.Ces travaux sont publiés dans Current Biology.Goutte noire et goutte blancheLes chercheuses et chercheurs ont élaboré une «arène» de réalité virtuelle permettant une liberté de mouvement totale, dans laquelle un écran affichait une scène en 3D en temps réel du point de vue de la souris. Ils ont suivi les positions et les mouvements des animaux à l’aide d’une caméra suspendue à 100 Hz et de DeepLabCut-Live, une plateforme de suivi sans marqueurs développée par le groupe de Mackenzie Weygandt Mathis en 2020.Les souris ont été entraînées à identifier l’emplacement d’un objet cible, une goutte blanche, et à la distinguer d’un leurre, une goutte noire. Pour indiquer leur choix, elles se dirigeaient vers le côté correspondant de l’arène.Illustration de l'expérience d'infotaxie ©2026 EPFLVint ensuite la manipulation clé: des murs virtuels ont été placés partiellement devant l’objet cible et le leurre, ne laissant qu’un étroit espace central. Dans la condition la plus restrictive de la première expérience, seuls 10% de chaque objet étaient visibles de l’endroit où étaient les souris. Mais à mesure qu’elles s’approchaient de l’écran, l’angle de vision s’élargissait et une plus grande partie des objets cachés apparaissait.Lorsque les gouttes d’eau étaient en grande partie cachées, les souris s’approchaient nettement plus près de l’écran avant de se décider, ralentissaient leur progression et empruntaient des chemins plus sinueux. Elles faisaient parfois demi-tour en cours d’essai lorsque de nouveaux indices visuels apparaissaient.Une plateforme open sourceL’équipe a testé cinq niveaux d’occlusion et a constaté que le comportement infotaxique des souris évoluait de manière continue. Moins la cible était visible, plus les souris s’approchaient avant de faire un choix. Les souris qui s’approchaient davantage avaient également tendance à faire davantage de choix corrects dans les conditions les plus difficiles, ce qui suggère que cette stratégie les aidait à résoudre la tâche.Les souris se sont comportées ainsi dès leur première confrontation avec des objets masqués, alors qu’elles avaient déjà appris la tâche. Cela suggère qu’elles se sont appuyées sur une compréhension interne de l’environnement pour relever un nouveau défi visuel.Ces travaux montrent que même les souris, malgré leur vision relativement médiocre, se déplacent pour obtenir de meilleures informations visuelles plutôt que de se contenter de réagir à ce qu’elles voient. Entièrement open source, la plateforme de suivi est idéale pour de futures études combinant des enregistrements cérébraux et un comportement visuel actif, ouvrant la voie à une meilleure compréhension de la coordination de la vision et du mouvement dans le cerveau.Cette expérience, menée dans des conditions régies par la législation suisse sur le bien-être animal, a été approuvée par les autorités vétérinaires compétentes.Autres contributeursBaylor College of MedicineUniversité de StanfordUniversité de l’OregonUniversité Carnegie MellonUniversité RiceColumbia Engineering SchoolUniversité de TübingenFinancementNIH Brain InitiativeRéférencesCélia Benquet, Thomas Sainsbury, Léo Bruneau, Yang Lin, Chenchen Cai, Mariia Popova, Kayla Ponder, Lydia Ntanavara, Rachel Froebe, Zheng Tan, Paul Fahey, Katrin Franke, Luis M. Franco, Keaton Jones, Yizhou Chen, Reece Keller, Xaq Pitkow, Cristopher M. Niell, Andreas S. Tolias, Mackenzie Weygandt Mathis. Visual uncertainty and task demands shape active sensing strategies in mice. *Current Biology*, 20 juillet 2026. DOI : 10.1016/j.cub.2026.06.011