Des pêcheurs de retour au port d’Istanbul aux premières lueurs de l’aube, en 1952. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Chaque semaine, focus sur un ou une photographe. Surnommé “l’œil d’Istanbul”, Ara Güler a parcouru les rues de la ville turque pour en extraire sa mémoire populaire. Son œuvre, considérable, est d’une grande sensibilité. Publié le 29 juin 2026 à 17h02 Dans une conversation de toute beauté avec les photographies d’Ara Güler, surnommé « l’œil d’Istanbul » et disparu en 2018, Orhan Pamuk, le Prix Nobel de littérature revient sans cesse aux contours du mot hüzün, si difficile à traduire, mais que le « noir et blanc vespéral » et les lumières voilées de son ami du quartier de Pera rendaient à la perfection. Le hüzün cher à l’écrivain confine à la mélancolie, comme la saudade ou le spleen. Il n’est pas accablant pour autant. Il porte l’esprit d’une ville qui s’efface, mais garde en elle ses aspirations et ses richesses lointaines. « Son Istanbul est la mienne, écrit le romancier de Neige. Et ce qui m’attache à sa photo, tout autant que ce qui me renvoie à mon enfance — les pavés, les chemins empierrés, les garde-fous en fer des fenêtres ou les maisons en bois désertées et toutes bancales —, c’est qu’on a l’impression qu’il est tard, alors que le soir n’est pas encore complètement là… » Ce sentiment fugace est gravé à même la pellicule, il ne disparaîtra jamais : « Il n’est nulle part mieux préservé et protégé que dans ses images. » Ara Güler, que la France a découvert sur le tard, au début du XXIᵉ siècle, aurait pu être un père pour Orhan Pamuk. Il a vu le jour en 1928 dans une ville, Constantinople, dont Istanbul était encore le petit nom, et que le romancier, né en 1952, n’a connu que de loin. Fils d’une famille arménienne, Ara Güler avait le sens du drame et s’imaginait une carrière dans le théâtre pour lequel il écrivait des pièces et apprenait le métier d’acteur. La vie l’a menée ailleurs, dans les bureaux de la presse stambouliote où il a été reporteur, directeur d’un service photographique avant de se voir enrôlé, à la fin des années 1950, par le magazine américain Life et l’agence Magnum, où il fut intronisé par Henri Cartier-Bresson. Toutes les nuances de la vie des travailleurs Jusqu’à sa mort, à 90 ans, il s’est présenté comme un journaliste, et non comme un artiste, malgré l’extrême sensibilité et la personnalité affirmée de chacun de ses clichés. Il a couru le monde, réalisé des portraits de Pablo Picasso, Cole Porter, Alfred Hitchcock, Maria Callas ou Winston Churchill, mais il revenait toujours aux gens d’Istanbul pour réaliser des milliers de clichés qui constituent la plus magnifique, la plus prolifique mémoire de la ville. « Je me demande quelle part de leur magie est due à la ville elle-même, écrit Pamuk, et quel est l’apport du regard infaillible du photographe […]. Peut-être qu’Ara Güler ne photographie pas l’image fortuite des rues d’Istanbul mais leur âme… » L’ancien pont de Galata, 1954. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Publié en France en 2009 et réédité aujourd’hui, Istanbul, d’Ara Güler, est un classique qui vient de loin et traversera les siècles, d’autant qu’un musée au nom du photographe, dans le quartier de Bomontiada, préserve ses archives et accueille les chercheurs. Le premier à s’être immergé dans ce flux d’images qui exprime toutes les nuances de la vie des travailleurs stambouliotes n’était autre qu’Orhan Pamuk quand il se penchait sur l’écriture de son propre chef-d’œuvre, Istanbul. Souvenirs d’une ville : « Je n’ai vraiment fait sa connaissance qu’à cette époque, raconte l’écrivain dans sa préface. Son atelier s’était transformé en musée, recelant pas moins de huit cent mille photographies […]. Je me rappelle avoir été abasourdi par la richesse de ce matériau et de m’être laissé envahir à la fois par l’enthousiasme et le découragement. » La vie débordait, un peuple tout entier et des milliers d’histoires : « Les pêcheurs qui ravaudent leurs filets, les chômeurs qui se saoulent dans les tavernes, les éboueurs, les portefaix, les ouvriers du bâtiment, les apprentis qui ploient sous des travaux d’adultes, les artisans du cuir, les bateliers qui transportent à la rame le peuple stambouliote… » La majesté de la ville, la vulnérabilité de ses habitants. Ou inversement. « Ses photographies, écrit Pamuk, avaient l’air de dire : “Oui, la beauté du paysage à Istanbul est inépuisable mais elle ne vient qu’après les hommes.” » Quartier de Karaköy, 1959. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier d’Eminönü, 1958. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier d’Eminönü, 1958. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Ferry pour les îles des Princes, 1955. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier de Feriköy, province d’Istanbul, 1985. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier de Galatasaray, 1954. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier d’Eminönü, 1954. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Mosquée Sokollu Mehmet Paşa, 1988. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier de Zeyrek, province d’Istanbul, 1959. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier de Tophane, années 1960. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier d’Ataköy, 1964. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Chantier de calfatage, quartier de Kraköy, 1969. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Quartier de Zeyrek, province d’Istanbul, 1982. Photo Ara Güler/Ara Güler Museum/Magnum Photos Istanbul, d’Ara Güler, Éditions du Pacifique, 184 p., 48 €. À lire aussi : Les meilleures expositions photo en ce moment à Paris Arts Turquie Photojournalisme Istanbul Photographie Les plus lus Pour soutenir le travail de toute une rédaction, abonnez-vous Pourquoi voyez-vous ce message ? Vous avez choisi de ne pas accepter le dépôt de "cookies" sur votre navigateur, qui permettent notamment d'afficher de la publicité personnalisée. Nous respectons votre choix, et nous y veillerons. Chaque jour, la rédaction et l'ensemble des métiers de Télérama se mobilisent pour vous proposer sur notre site une offre critique complète, un suivi de l'actualité culturelle, des enquêtes, des entretiens, des reportages, des vidéos, des services, des évènements... Qualité, fiabilité et indépendance en sont les maîtres mots. Pour ce faire, le soutien et la fidélité de nos abonnés est essentiel. Nous vous invitons à rejoindre à votre tour cette communauté en vous abonnant à Télérama. Merci, et à bientôt. S’abonner
En photos : dans le noir et blanc mélancolique d’Ara Güler, toute l’âme d’Istanbul
Chaque semaine, focus sur un ou une photographe. Surnommé “l’œil d’Istanbul”, Ara Güler a parcouru les rues de la ville turque pour en extraire sa mémoire populaire. Son œuvre, considérable, est d’une grande sensibilité.







