Deutsche Grammophon lance vendredi le Requiem et la Grande messe en ut mineur de Mozart avec l’Orchestre de chambre d’Europe et le chœur de chambre RIAS sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Ces affiches prestigieuses ne font toutefois pas l’objet, pour l’heure, de parutions en CD et ne sont accessibles qu’en écoute en ligne et en téléchargement. C’est fort dommage, car on parle non seulement de grand luxe musical, mais aussi d’originalité.De plus en plus, ces derniers temps, au lieu de discuter exclusivement de musique, nous sommes amenés à disserter sur du marketing ou de la musicologie. Ici, les deux sont liés. Alors que Deutsche Grammophon semble penser que le grand chef de l’heure se nomme Andris Nelsons, dont les parutions les plus absconses et inutiles se multiplient et sont déclinées sur tous les supports, Yannick Nézet-Séguin, musicien de plus en plus pertinent et éloquent, se voit cantonné à des parutions numériques.Dans le cas présent, ce choix a une conséquence, puisque le Requiem et la Grande messe en ut mineur de Mozart sont « balancés » dans les tuyaux à musique sans accès à un livret ni à une notice explicative. Or, le premier réflexe à l’écoute est de se demander « mais qu’entendons-nous là ? ».ÉditionsEn effet, même si le Requiem est tout sauf traditionnel, et même s’il ressemble à l’édition de Robert Levin (avec la fugue Amen après le Lacrimosa, et des clarinettes qui ressortent ici ou là, par exemple), ce n’est pas ça du tout. Quant à la Messe en ut mineur, ce n’est pas non plus la version habituelle, puisqu’on entend par exemple des timbales au début du Credo, ce qui fait sens pour la solennité, mais n’est pas dans la partition « normale ». On note aussi que la réalisation du Sanctus-Benedictus est admirable.Renseignements pris, et c’est la caractéristique majeure de la parution, Yannick Nézet-Séguin opte dans le cas du Requiem pour l’édition critique de Michael Ostrzyga publiée par Bärenreiter en 2022 et, dans la Messe en ut, pour l’édition d’Ulrich Leisinger (Bärenreiter, 2019).À l’occasion de la parution de la Messe en ut de Jordi Savall complétée par Luca Guglielmi, nous nous étions insurgés contre la volonté d’achever Mozart (la Messe en ut est une partition incomplète). Le travail de Leisinger est autre, très respectueux et référentiel. Directeur de la recherche au Mozarteum de Salzbourg, Leisinger laisse le Credo à son état (« Credo in unum Deum », suivi de « Et incarnatus est »). Il ne cherche pas à reconstruire ce qui manque dans le Credo ni à inventer un Agnus Dei qui n’existe pas. Il retravaille le Sanctus et Benedictus (connus jusqu’ici dans une réduction à quatre voix) pour recréer un double chœur comme le voulait Mozart à partir des éléments conservés (partition originale perdue). Leisinger a aussi repensé certains détails d’orchestration (d’où les timbales) du Credo, car l’orchestration n’était pas achevée. On peut difficilement imaginer entendre la Messe en ut autrement, désormais.Michael Ostrzyga opère sur le Requiem avec la même main ferme que Robert Levin. Sans Levin, pas de Ostrzyga, pourrait-on dire, ce dernier modifiant quelques choix d’orchestration et de paroles. Nous sommes moins convaincus par le travail d’Ostrzyga, qui cherche parfois à accrocher l’oreille pour montrer qu’il a inventé quelque chose (Domine Jesu), alors que Levin reste toujours dans le « musicalement crédible sensible ».RésultatLa parution de Yannick Nézet-Séguin a donc, un peu comme malgré lui, comme premier intérêt d’attirer l’attention sur de nouvelles partitions. À notre connaissance, seul Florian Helgath chez Coviello (mais dans une version furieusement baroqueuse, mettant peu en valeur les originalités d’orchestration) avait enregistré le Requiem selon Ostrzyga, alors que la Messe en ut de Leisinger n’était disponible qu’en DVD, chez Belvedere, sous la direction d’Andrew Manze.Yannick Nézet-Séguin, que l’on sait orfèvre dans l’interprétation des œuvres sacrées, bénéficie d’un orchestre souple et d’un chœur (RIAS Kammerchor) réputé pour être l’un des deux ou trois meilleurs du monde. Il le fait chanter avec une grande attention aux mots (comparez « Hostias » du Requiem avec celui de Helgath). Mais le miracle de l’enregistrement est la distribution vocale, qui, chose surprenante, est rarement totalement satisfaisante dans ces œuvres. L’ingrédient magique de ce bonheur : la soprano chinoise Ying Fang, 39 ans, une habituée du Metropolitan Opera. Son association avec Emily D’Angelo est tout simplement exceptionnelle.Tout cela vaut largement d’être fixé sur un support physique.