Il avait l’oreille pour les tubes. Janis Joplin, Simon & Garfunkel et Bruce Springsteen s’en souviennent. Découvreur de Whitney Houston, l’ancien patron des labels Columbia Records puis Arista est mort ce 22 juin, à l’âge de 94 ans. Le 10 décembre 1990, l’album « I’m your Baby Tonight », de Whitney Houston, était couronné disque de platine, en présence de Clive Davis. Photo L. Busacca/Getty Images Par Johanna Seban Publié le 23 juin 2026 à 15h11 «La plupart des gens ne réalisent pas à quel point la musique qu’ils aiment a été façonnée par un seul homme. » Si la phrase est de Barack Obama — l’ancien président des États-Unis l’a prononcée lors d’une soirée précédant les Grammy Awards, en janvier dernier —, l’homme en question se nomme Clive Davis. Légende de l’industrie musicale américaine, le producteur est mort lundi 22 juin, chez lui, à New York. Âgé de 94 ans, il avait récemment été hospitalisé pour des problèmes respiratoires. Sur leurs comptes Instagram respectifs, Patti Smith, Barry Manilow et Bruce Springsteen lui ont rendu hommage. Personnalité relativement peu connue de ce côté de l’Atlantique, son œuvre, son action et sa capacité à capter l’air du temps comme à anticiper les tendances ont façonné le paysage musical, des années 1960 à nos jours. Ce que confirme la liste impressionnante d’artistes à qui l’homme a offert un contrat en six décennies de carrière, de Janis Joplin à Whitney Houston, de Bruce Springsteen à Aerosmith ou Alicia Keys. Sûr de son flair Le succès, pourtant, n’était pas garanti. Clive Davis naît à Brooklyn le 4 avril 1932 dans un milieu modeste, son père travaillant comme électricien et vendeur de cravates. Il doit son prénom à l’amour de ses parents pour Clive Brook, acteur anglais qui partage l’affiche avec Marlene Dietrich dans Shanghai Express, film de Josef von Sternberg. Bon élève, le garçon se passionne pour le baseball plutôt que la musique. Mais des études de droit à la Harvard Law School le mènent, après une expérience ennuyeuse dans un cabinet d’avocats, à rejoindre le département juridique du label Columbia, division de la maison de disques CBS. « Je ne connaissais absolument rien à la musique », concédera-t-il plus tard. Il s’impose en revanche en excellent négociateur, notamment lors de discussions contractuelles avec des jeunes artistes comme Barbra Streisand et Bob Dylan. Doué, Davis gravit rapidement des échelons au sein de Columbia, dont, après avoir été nommé président en 1967, il entreprend d’élargir le catalogue. La maison de disques domine à l’époque le marché de la comédie musicale et compte, parmi ses artistes, des grands noms du jazz, de la musique classique et de la pop. Mais le rock y est peu représenté, ce à quoi l’homme décide de remédier. Le déclic, à la fois artistique et stratégique, survient lors du festival de Monterey, où se produisent Jimi Hendrix, The Who et Grateful Dead. « J’ai compris que c’était l’avenir », commente Davis dans un documentaire de 2017. Dans les années qui suivent, il offre un contrat chez Columbia à plusieurs artistes du genre comme Bruce Springsteen, Santana, Donovan, Janis Joplin, Chicago, Aerosmith… « J’ai découvert par hasard que j’avais un don totalement inattendu et inexpliqué : l’oreille », déclare l’homme au magazine Leaders. Sûr de son flair, il dicte ses choix et n’hésite pas à pousser les artistes dans la direction qu’il juge la meilleure. C’est lui, par exemple, qui impose à Simon et Garfunkel le single Bridge Over Troubled Water, malgré les réticences du duo. « Oui, c’était une ballade ; oui, c’était long… Mais il faut savoir reconnaître quand on a un coup gagnant. On ne peut pas toujours jouer selon les règles. » Sa carrière est interrompue en 1973 lorsque Columbia Records le licencie, lui reprochant d’avoir utilisé des fonds de l’entreprise (équivalents à 600 000 euros) pour des dépenses personnelles. Il conteste ces accusations, évoquant des factures falsifiées à son insu. Les ennuis s’accumulent : son nom est associé au scandale des « payola » (pratique illégale consistant à payer pour qu’une chanson soit diffusée à la radio). L’homme, enfin, est mis en examen pour fausses déclarations fiscales. Il plaide coupable pour un chef d’accusation et écope d’une amende de 10 000 dollars. Capacité à chercher le tube Pas de quoi le décourager pour autant. Davis reprend bientôt le label Bell, qu’il renomme Arista, et avec lequel il décroche un premier tube (Mandy, de Barry Manilow). De nombreux artistes à succès viennent étoffer le catalogue, de Patti Smith à Lou Reed, de Dionne Warwick à Aretha Franklin (dont l’album de 1985, Who’Zoomin’Who ?, s’écoule à plus d’un million d’exemplaires, une première pour elle). En 1983, il fait la grande rencontre artistique de sa carrière, offrant un contrat à Whitney Houston, alors âgée de 19 ans et dont il accompagne la carrière. Lorsque, dix ans plus tard, celle-ci, sur une idée de Kevin Costner, chante a cappella les quarante premières secondes du titre I Will Always Love You (pour la bande originale du film Bodyguard), c’est Davis qui insiste pour conserver l’introduction, malgré les objections du label, qui redoute que celle-ci empêche le titre d’être diffusé à la radio. Son intuition paye à nouveau : le morceau se hisse au sommet des charts pendant quatorze semaines. Lire notre critique “Whitney : Can I be me ?” : l’histoire tragique d’une icône américaine ou le poids du star system Cette capacité à chercher le tube ne lui fera pas que des amis. Après la mort de Whitney Houston, Davis est vivement critiqué par certains membres d’Arista qui assurent que l’homme a cherché à imposer à la chanteuse une image taillée pour le public blanc… Mais le producteur conserve l’estime des artistes. En 1999, quand on tente de le pousser vers la retraite, plusieurs d’entre eux prennent publiquement sa défense. « Si Clive part, je pars », assure Aretha Franklin. L’année suivante, le producteur est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame. L’admiration que lui vouaient les professionnels du secteur se reflète, enfin, dans l’immense succès des soirées pré-Grammies qu’il organisait chaque année, rendez-vous incontournable de la saison musicale. Musique Pop Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
Mort de Clive Davis, producteur américain de légende, de Whitney Houston à Alicia Keys
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