À la fin de sa vie, le poète se mit au vert à la pointe sauvage mais hospitalière du Cotentin : un bout du monde, balayé par les vents et les embruns. Visite. Port-Racine, dans le Cotentin. Photo Jean-Bernard Carillet/Onlyfrance.fr Par Barbara Guicheteau Publié le 21 juin 2026 à 09h00 Béret sur la tête et éternelle clope au bec, Jacques Prévert (1900-1977) se fait voler la vedette par ses Gunneras sur un portrait de 1973, affiché dans l’atelier de sa maison d’Omonville-la-Petite près de La Hague (Manche). Originaire d’Amérique du Sud, cette imposante plante vivace de la famille des rhubarbes, débarquée en Normandie au XIXe siècle, se repère à ses feuilles géantes que le facétieux poète comparaît à des oreilles d’éléphant. À son installation dans le Cotentin, en 1971, Prévert souhaite en planter dans son jardin, composé avec l’aide de la famille du parfumeur-voyageur Éric Pellerin. Établi près du ruisseau traversant la propriété du poète, le Gunnera manicata a proliféré, ici comme ailleurs à La Hague, profitant de l’humidité ambiante, d’un climat tempéré et de la douce influence du Gulf Stream. Au point de faire de l’ombre aux hortensias, florissant dans ce coin de nature sauvage, situé à la pointe nord-ouest de la presqu’île du Cotentin, où les fiers palmiers flirtent avec les chênes biscornus, les vaches avec les moutons, les landes avec les plages, le vert des prés avec les bleus de la mer et du ciel. Évoquant les paysages irlandais, cette terre de contrastes rappelait le Finistère à Jacques Prévert. C’est d’ailleurs au retour d’un séjour en Bretagne qu’il découvre la Hague en 1930. Il y revient régulièrement en vacances jusqu’à y acheter une petite maison en pierre grise — transformée en musée en 1995. Il en confie l’aménagement à son grand copain et voisin, le décorateur de cinéma Alexandre Trauner. À l’intérieur, les encadrements des portes et fenêtres sont arrondis et les murs, peints en blanc, pour amener de la lumière et une touche du Sud, cher à Prévert. Avec sa femme Janine, ils se partagent entre l’effervescence parisienne et la relative quiétude normande, car le couple n’est pas du genre à vivre reclus. À Omonville-la-Petite, ils reçoivent amis et famille. Jacques ou Jacquot (comme il se présentait aux autochtones) travaille, se balade et se baigne régulièrement sur la côte sauvage, dans la minuscule rade de Port-Racine, où mouillent toujours quelques bateaux. Jacques Prévert pendant le tournage du film « Remorques », de Jean Grémillon (1939-1941). Photo René-Jacques / BHVP / Roger-Viollet Pour les marcheurs, le circuit de randonnée du poète (topoguide à 1 € disponible à l’office de tourisme de Goury) navigue entre littoral et bocage, empruntant le sentier des douaniers (GR 223) et les chemins vallonnés, cernés de fourrés, ajoncs et petits murets. Une halte s’impose au jardin en hommage à Jacques Prévert, dans la vallée des moulins (aujourd’hui en ruine), à dix minutes à pied de Port-Racine. Jeune ami de la famille, Gérard Fusberti a créé là, dans les années 1980, un havre de végétation luxuriante ouvert de Pâques à octobre, semé de textes du poète pour cultiver sa mémoire. On y croise les fameux Gunneras, vivaces jusqu’à la Toussaint, et des arbres, plantés au fil de l’eau par des proches — dont Yves Montand ou Ursula Vian. Si certains sujets se sont inclinés face à la tempête Goretti en janvier, la majorité a résisté aux vents puissants, fréquents à La Hague, en particulier sur la côte nord-ouest, longée par les courants redoutables du raz Blanchard. Au sud du phare de Goury, le belvédère du Nez de Jobourg permet d’embrasser ce rude paysage, jadis haut lieu de naufrages, de légendes et de contrebande avec les îles anglo-normandes voisines. À lire aussi : À Paris, l’appartement de Jacques Prévert sauvé par un accord avec le Moulin-Rouge À partir de 1975, la santé de Jacques Prévert décline et le couple réside à plein temps dans son refuge normand. Plus que des poèmes, dont aucun ne fait directement référence à La Hague, cette retraite lui inspire des drôles de collages. Rien d’étonnant pour cet auteur et scénariste populaire, adepte des jeux de mots et compagnon des avant-gardes artistiques du XXe siècle, comme en témoignent nombre d’œuvres et d’archives exposées aujourd’hui dans sa maison-musée, où il meurt en 1977. Il est inhumé au cimetière d’Omonville-la-Petite, à quelques encablures de son domicile, au pied de l’église Saint-Martin, dont les murs blancs ont été passés au badigeon de chaux. Même trois pieds sous terre, pas question pour Jacques Prévert, homme de bande, de faire cavalier seul. Simple, à l’image de son écriture, sa tombe jouxte celles de sa femme Janine et de sa fille Michèle dite Minette. Éternel voisin, Alexandre Trauner n’est pas très loin. Preuve que la mort, à défaut de la vie, réunit parfois « ceux qui s’aiment. Tout doucement, sans faire de bruit ». À Omonville-la-Petite, la table de travail de Prévert, avec ses lunettes, dans sa maison transformée en musée. Photo Grégory Gérault/hemis.fr Visiter1. La maison natale du « peintre-paysan » Jean-François Millet (1814-1875), au hameau Gruchy, abrite aujourd’hui un musée. Le parcours croise œuvres originales, objets du quotidien et outils agricoles, témoins de la vie rurale au XIXe siècle. www.manche.fr2. Créé en 1948, le jardin botanique de Vauville réunit, sur 5 hectares, plus de 1 200 espèces de plantes originaires de l’hémisphère austral, dont un foisonnant massif de Gunneras et des arbres au feuillage persistant. Se restaurer1. Le Moulin à vent sert une cuisine du terroir aux influences japonaises. L’agneau « Roussin de La Hague » y est glissé dans un moelleux pain bao, et la délicate raie flanquée d’une purée au wasabi. Menu à partir de 39 €. 2. Au Fish & Chips de Goury, le poisson extra frais vient des criées voisines, les frites ultra croustillantes sont maison, comme la sauce tartare où les plonger (10 € la part). À déguster sur des tables en bois, dans la cour. www.encotentin.frDormir1. Surplombant le port Racine, l’hôtel de L’Erguillère abrite neuf chambres confortables, avec vue sur l’anse Saint-Martin. Prévert a séjourné dans la n° 7. En témoignent un poème et une dédicace illustrée dans le livre d’or. À partir de 135 € la nuit.2. Sur la côte ouest de la Hague, l’Hôtel du Cap occupe une vaste bâtisse traditionnelle en schiste bleu du Cotentin. Spacieuses et lumineuses, ses chambres ont toutes vue sur mer. À partir de 85 € la nuit. 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