On dit souvent des films du cinéaste japonais Sho Miyake qu’ils donnent à voir des personnages en proie à la solitude. Son dernier, Two Seasons, Two Strangers (Un été en hiver, en français), ne fait pas exception, mais aborde ce thème avec une profondeur particulière. À travers une habile mise en abyme reliant deux histoires adaptées de mangas de Yoshiharu Tsuge, décédé plus tôt cette année, Miyake le fait émerger d’une fine réflexion sur les limites du langage.Dans son appartement en ville, Li, scénariste coréenne installée au Japon depuis longtemps, entame d’abord l’écriture d’un long métrage. « Scène 1. Été, bord de mer. Une voiture au bout d’une impasse. Une femme se réveille sur la banquette arrière », écrit-elle dans son carnet. Puis, Miyake nous plonge directement dans ladite scène, qui constitue le début de la première histoire.En une trentaine de minutes, on se laisse absorber par ce récit au point d’en oublier l’introduction. La mise en scène immersive, faite d’envoûtants plans fixes, attentifs aux textures du paysage, et d’un travail sonore enveloppant, nous y invite. Natsuo, loup solitaire, se lie d’amitié avec Nagisa, une voyageuse de passage dans son village. Quelque chose d’un conte rohmérien se dégage de leur rencontre, par son sens de l’enchantement et ses discussions existentielles au fil des promenades, quoique les dialogues se font plus rares.Plus tard, une vue des protagonistes sur un écran de cinéma, dans un auditorium universitaire, nous rappelle soudainement que l’on assistait à ce film écrit par Li. Cette dernière rejoint ensuite le réalisateur pour une discussion avec des étudiants. Lorsqu’on lui demande si le produit final n’a parfois pas eu l’air de ce qu’elle aurait imaginé, elle évite presque la question en répondant qu’elle sent qu’elle n’a « pas beaucoup de talent ». On entre ainsi dans le nœud de son histoire à elle.VoyagerLi confie s’être toujours sentie « sur la route », depuis qu’elle a quitté sa Corée natale pour s’installer au Japon, afin d’adapter le manga A View of the Seaside (1967), de Tsuge. Un peu plus loin, on l’entend méditer sur son travail. C’est à travers elle que se déploie plus explicitement la réflexion de Miyake sur la solitude, abordée comme une expérience du monde inhérente au processus d’écriture, et plus largement comme le symptôme des limites du langage. Le cinéma lui-même participe de cette impasse. Pas plus qu’un scénario ou qu’un manga, il ne peut rendre parfaitement compte de la vision de son créateur.
«Two Seasons, Two Strangers»: pour «fuir le joug des mots»
Lauréat du Léopard d’or à Locarno, ce délicat diptyque de Sho Miyake invite à un voyage introspectif.







