Pour son troisième long-métrage, "À voix basse", la cinéaste Leyla Bouzid plonge dans les secrets d’une famille tunisienne à travers un drame sobre et émouvant. Le résuméLeyla Bouzid filme la maison familiale comme un lieu hanté par les silences, où le passé continue d’agir.Le film donne corps à des amours queer rarement représentées dans les sociétés arabes.Deuil, transmission et émancipation s’y nouent sans tragédie imposée, avec une sortie possible vers la liberté.Dans "À voix basse", Lilia rentre en Tunisie pour enterrer son oncle. Mais dans la maison familiale, les non-dits ont force de loi, à commencer par le plus lourd d'entre eux: l'homosexualité du défunt. Un secret qui va résonner avec sa propre identité, et qui permet à la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid d’explorer le poids des secrets familiaux ainsi que la place des personnes queer dans les sociétés arabes. Rencontre.Quel a été le point de départ du film?À l'origine, il y avait cette maison, celle de ma grand-mère, où j'ai passé toutes mes vacances d'enfant. Puis, il y avait cette figure de l'oncle. Dans beaucoup de familles, il existe des personnes dont la vie a été abîmée parce qu'elles n'ont jamais pu être elles-mêmes. Je voulais essayer de les filmer, de leur donner une existence.À VOIX BASSE de Leyla Bouzid | BANDE-ANNONCE OFFICIELLEPourquoi avoir situé cette histoire dans votre maison familiale?Filmer dans la maison de ma grand-mère a été très émouvant. Je me suis beaucoup appuyée sur mes souvenirs, sur la lumière, les sensations, l'atmosphère. Quand on revient dans un lieu qui n'a pas changé depuis des années, le passé resurgit immédiatement. Et je voulais montrer comment le passé peut continuer d'habiter le présent. Pour moi, cette maison est un personnage à part entière."Beaucoup de récits queer se terminent dans la tragédie. Pour moi, il était important de laisser une porte ouverte à mes personnages."Leyla BouzidCinéasteÀ travers votre film, vous donnez aussi une visibilité aux personnes queer dans le monde arabe. Pourquoi était-ce important?Parce que le cinéma, c'est aussi une question de représentation. Ce qui me manquait, c'était de voir deux femmes qui s'aiment dans un pays arabe. Ces personnes existent mais elles ne sont presque jamais représentées. Si personne ne les filme, elles restent dans le non-dit et dans le tabou. Moi, je voulais passer du tabou aux beaux sentiments. Au fond, le film parle d'amour. Et personne ne devrait être condamné ou marginalisé à cause de cela.Vous abordez aussi le poids des non-dits…Dans les familles, les non-dits ne disparaissent jamais vraiment. Les secrets influencent les relations et finissent par avoir des conséquences sur plusieurs générations. Dans le film, la voix n'est pas absente, elle est retenue. C'est parfois encore plus lourd."À voix basse" de Leyla Bouzid, avec Eya Bouteraa (à droite). ©RVDans une société dominée par les hommes, vous montrez une famille où les femmes semblent exercer une forme de pouvoir.C'est un paradoxe que l'on retrouve souvent en Tunisie. Les hommes occupent l'espace public, mais la maison est le territoire des femmes. Ce sont elles qui prennent les décisions et qui transmettent les règles sociales. D’ailleurs, la grand-mère du film représente cette génération de femmes qui peuvent sembler modernes à certains égards tout en restant très conservatrices sur d'autres."Les hommes occupent l'espace public, mais la maison est le territoire des femmes. Ce sont elles qui prennent les décisions et qui transmettent les règles sociales."Leyla BouzidCinéasteLa mère de Lilia, interprété par Hiam Abbas, est aussi au cœur de cette transmission.Oui, parce que le film parle de répétition des histoires familiales. En découvrant le passé de son oncle, Lilia comprend qu’elle ne veut pas reproduire le même schéma. Arrive alors la possibilité de dire ce que les générations d’avant n’ont jamais réussi à nommer.Et vous, qu’aviez-vous envie de transmettre à travers cette histoire?J'avais envie de raconter une histoire qui commence par une mort mais qui se prolonge malgré tout sur quelque chose de vivant. Beaucoup de récits queer se terminent dans la tragédie. Pour moi, il était important de laisser une porte ouverte à mes personnages. Le film parle de transmission, mais aussi de liberté et de la possibilité, enfin, de vivre sa vie sans avoir à se cacher.Cinéma : "A voix basse" de Leyla Bouzid, sur la difficulté de vivre son homosexualité en Tunisie