La dépendance envers Washington en matière d’armement n’est plus un sujet tabou. C'est même devenu un problème concret pour plusieurs pays, avec des délais qui s’allongent et des surcoûts qui s'accumulent. La Suisse en fait actuellement la douloureuse expérience. En 2022, la Confédération helvétique a signé pour des systèmes américains Patriot de Raytheon dans le cadre de son programme Air 2030, pour un montant d’environ 2,3 milliards de francs suisses (2,9 milliards de dollars). Il s'agit d'un contrat portant sur cinq unités de défense aérienne et antimissile. Les livraisons devaient initialement s'échelonner entre 2027 et 2028. C'était avant que Washington ne décide, en juillet 2025, de donner la priorité à l'Ukraine. Berne fait désormais face à des dépassements de coûts et des retards potentiels pouvant aller jusqu'à cinq ans, soit une livraison en 2032… voire plus tard.Pour remédier à cette situation, la Suisse envisage une alternative européenne, plus précisément franco-italienne : le système SAMP-T. C'est ce qu’a déclaré Markus Mäder, secrétaire d'État à la sécurité, dans une interview au Financial Times. "Nous voulons être interopérables avec notre environnement, et cet environnement, c'est l'Europe", a-t-il affirmé auprès du quotidien britannique. "Nous ne disons pas que nous allons changer radicalement de système, mais si un système n'est pas assez performant… essayons d'en trouver un autre." Déjà début avril, le ministre suisse de la Défense Martin Pfister évoquait même la possibilité de l'"abandon" d'un achat auprès des Etats-Unis "en cas de retard". Comme son prédécesseur le SAMP-T (pour Sol-air moyenne portée terrestre), le SAMP-T NG (pour "nouvelle génération") est le fruit d'un partenariat entre la France et l'Italie, mené par le consortium Eurosam regroupant les branches italienne et française du fabricant de missiles MBDA ainsi que Thales, le groupe d'électronique et de défense français. Les fabricants du système SAMP-T NG prévoient les premières livraisons à la France et à l'Italie en 2027. Le Danemark est devenu en 2025 le premier pays à signer un contrat d'achat du SAMP-T NG, les premières livraisons étant normalement attendues en 2028 ou 2029. L'Ukraine en recevra également un dès 2026 pour le tester contre des "menaces balistiques", a annoncé en mars dernier le président Volodymyr Zelensky.Le "meilleur système sol-air mobile"Le SAMP-T NG, présenté par Thales comme "le meilleur système sol-air mobile pour garantir la protection de l’espace aérien", a une portée de détection allant jusqu'à 400 kilomètres et une portée d'interception de la cible à 150 kilomètres. Si son prédécesseur, entré en service en 2010, a été conçu pour intercepter des avions, des drones et peut traiter des "cibles balistiques rustiques" comme le précise un document budgétaire établi par la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, le SAMP-T NG devrait quant à lui pouvoir détruire des missiles balistiques et missiles hypersoniques manœuvrants. Ce système est notamment équipé d'un radar Thales Ground Fire, "le meilleur radar dans le domaine de la surveillance et de la défense aérienne grâce à ses performances inégalées", selon Thales. Le SAMP-T NG n'est toutefois pas la seule option alternative au système américain. Le gouvernement suisse, déjà empêtré dans une commande d'avions de combat F-35 américains aux surcoûts colossaux - le Conseil fédéral n'achètera que 30 F-35 contre les 36 initialement prévus - a déclaré en mai dernier avoir reçu des réponses de la France, de l'Allemagne, d'Israël et de la Corée du Sud dans le cadre de sa recherche d'un deuxième système de défense aérienne et antimissile à longue portée. Concrètement, précise le site spécialisé Opexnews, Berne a élargi sa consultation à l'Allemand Diehl Defence qui propose son IRIS-T SLX, au Sud-Coréen Hanwha pour son L-SAM et à Israël pour son David's Sling (ou 'fronde de David' co-développé par Rafael et Raytheon) ainsi que l'Arrow 2.La Suisse veut "intensifier sa coopération" avec l'UE, mais…En dépit du fait que, jusqu'à présent, peu de pays ont commandé le SAMP-T et que la majeure partie de l'Europe reste dépendante de la technologie américaine, ce système est devenu un symbole de la volonté européenne de réduire sa dépendance aux systèmes de défense aérienne américains tels que le Patriot. Si la Suisse commandait le système de défense aérienne franco-italien, cela marquerait donc un changement significatif dans la stratégie d'acquisition de Berne.Bien que la Suisse reste en dehors de l'Otan et de l'UE, Markus Mäder a déclaré au Financial Times que Berne souhaitait approfondir la coopération et l'interopérabilité en matière de défense avec ses voisins, insistant sur le fait que le pays se considérait comme "une partie intégrante de la sécurité européenne". Pour autant, la Suisse ne considère pas un renforcement de la coopération européenne en matière de défense comme incompatible avec le maintien des liens étroits avec les Etats-Unis. "Nous souhaitons intensifier notre coopération avec l'Europe, tout en maintenant une coopération efficace en matière de sécurité et de défense avec les Etats-Unis", a-t-il pris le soin de rappeler. "Pour nous, il ne s'agit pas d'une contradiction, mais d'une complémentarité."Une neutralité historique en débatLa question du réarmement suscite de vifs débats en Suisse. Elle touche à la neutralité, une question très sensible au cœur même de l’identité de ce pays depuis plus de deux siècles. Berne est sous pression internationale concernant ses dépenses de défense. La Suisse consacre environ 0,7% de son PIB à la défense et vise 1 % d'ici 2032, un chiffre bien inférieur aux objectifs débattus par les membres de l'Otan. La guerre en Ukraine et le désengagement américain ont remis les questions de défense au centre des préoccupations dans ce pays. Markus Mäder considère l'invasion de l’Ukraine par la Russie comme un "tournant décisif" ayant contraint la Suisse à revoir ses hypothèses de sécurité. La guerre a notamment entraîné la création du Secrétariat d'Etat à la politique de sécurité (Sepos), rappelle le Financial Times. Dans ce contexte de réarmement mondial, la Suisse poursuit l'élaboration de sa première stratégie nationale de sécurité, dévoilée sous forme de projet en décembre dernier et qui devrait être approuvée par le gouvernement plus tard cette année. Ce projet de stratégie indique que l'environnement sécuritaire de la Suisse s'est fortement détérioré et exhorte le pays à renforcer ses défenses contre les cyberattaques, le sabotage et l'espionnage.Tout changement en la matière s'accompagne de contraintes politiques. Au nom de sa neutralité historique, profondément ancrée dans l'identité nationale, Berne a refusé d’envoyer des armes à Kiev ou d’autoriser les pays qui détiennent des armes fabriquées en Suisse à les réexporter vers l’Ukraine. La Confédération helvétique a en effet des règles très strictes : elle ne peut livrer d'armes à un pays en guerre ni y autoriser la réexportation d'équipements achetés plusieurs années auparavant. Il s'agit de "la vision la plus restrictive et la plus stricte de la neutralité", estimait dans nos colonnes, en mars 2023, Christian Bühlmann, chercheur en politique de défense et chef d'état-major du Centre de politique de sécurité de Genève.
"Si un système n'est pas assez performant…" : la Suisse envisage une alternative européenne à la défense aérienne américaine
Alors que les Etats-Unis mettent plus de temps que prévu à livrer les systèmes Patriot, Berne se tourne désormais vers le système franco-italien SAMP-T NG pour sa défense antiaérienne.











