Faire le portrait du nationaliste reconnu coupable de l’assassinat du préfet Érignac en 1998, et raconter les relations entre la Corse et Paris : Agnès Pizzini et Ariane Chemin évoquent un délicat jeu d’équilibre. Leur documentaire “Colonna, une tragédie corse”, est à voir ce mardi sur France 2. Par Isabelle Poitte Publié le 09 juin 2026 à 08h00 Quatre ans après l’assassinat d’Yvan Colonna à la maison centrale d’Arles, la réalisatrice Agnès Pizzini et la journaliste du Monde (1) Ariane Chemin reviennent, dans une ambitieuse série documentaire diffusée par France 2, sur la trajectoire du militant indépendantiste condamné à la prison à perpétuité pour l’assassinat du préfet Érignac, en 1998. Colonna, une tragédie corse dessine son portrait, entre la figure du coupable et celle du martyr, et compose un éclairage passionnant sur l’histoire des liens entre Paris et la Corse. Les autrices reviennent sur les enjeux d’un récit où s’entrelacent l’intime, le judiciaire et le politique. Quelle était l’ambition de cette série documentaire ?Agnès Pizzini : À l’origine, le projet avait été pensé pour Netflix, mais il a rapidement évolué. Nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait avant tout d’un sujet de service public, profondément politique. Outre l’affaire Colonna, nous voulions raconter plusieurs décennies de relations complexes entre la Corse et l’État français, faites de tensions, de malentendus et parfois d’affrontements.Ariane Chemin : Le film résonne d’ailleurs fortement avec l’actualité, entre le débat sur l’autonomie de la Corse et les cinquante ans du FLNC, le Front de libération nationale corse. Ce qui nous importait surtout, c’était d’éviter toute lecture manichéenne. Vous souhaitiez aussi montrer un aspect plus intime du parcours d’Yvan Colonna…A.C. : Beaucoup de gens le connaissent mal, au-delà de l’affaire elle-même. Le témoignage de son père est précieux, notamment parce qu’il apporte pour la première fois une forme d’éclairage psychologique sur son parcours. Il relie l’adolescence de son fils aux années du riacquistu, ce mouvement de réappropriation culturelle corse dans les années 1970. Yvan Colonna appartenait à cette génération de militants pour qui l’engagement politique prenait toute la place. Le privé n’existait pas. Il a d’ailleurs toujours refusé toute expertise psychologique. Près de la bergerie où se cachait Yvan Colonna, son portrait fixé dans la pierre, face à la Méditerranée. Photo Guillaume Dreujou-Temps noir – INA Le film confronte la vision des soutiens de Colonna et celle des représentants de l’État. Sans commentaire, comment trouver un équilibre ?A.P. : On a énormément travaillé le « casting » des intervenants avec cette question en tête : qui avait sa place pour raconter l’histoire intime et politique d’Yvan Colonna, mais aussi celle des relations entre la Corse et Paris ? Il fallait des proches, des responsables politiques, des témoins… La répartition de la parole a été pensée très en amont, pour trouver la bonne distance et le bon équilibre. J’ai toujours la crainte qu’un commentaire impose une vision au spectateur. Bien sûr, notre film porte un regard, mais il était essentiel de ne pas enfermer le spectateur dans une thèse et de lui permettre de se forger sa propre opinion.A.C. : Nous étions d’accord sur un point, il ne s’agissait pas de refaire l’enquête sur l’assassinat du préfet Érignac. Il y a eu plusieurs procès, et nombre de journalistes ont travaillé sur cette affaire depuis 1998. Nous sommes parties de ce constat : la condamnation du commando dont Colonna faisait partie. La série montre aussi l’évolution du regard porté sur Colonna en Corse. Comment avez-vous appréhendé cette bascule ?A.C. : C’est cette transformation progressive de son image qui nous intéressait. Après l’assassinat du préfet, toute la Corse descend dans la rue pour condamner le crime, y compris les parents d’Yvan Colonna. Qui sera peu à peu oublié après sa cavale et son arrestation en 2003. Son assassinat va le transformer en figure politique à laquelle se raccroche une partie de la jeunesse corse, et en symbole sur lequel se projettent diverses revendications. Mais Colonna, ce n’est pas la Corse, pas tous les Corses. Beaucoup ne se reconnaissent pas en lui et ne l’apprécient pas. Son destin, en revanche, est un symptôme de ces soixante-dix ans d’incompréhension entre Paris et l’île. Le 5 juillet 2003 près de Porto-Pollo, la bergerie où se cachait Yvan Colonna. Photo Olivier Laban-Mattei/AFP Comment expliquer que ce militant radical n’ait jamais revendiqué l’assassinatdu préfet Érignac ?A.P. : C’était l’une des grandes questions, pour laquelle nous avons tenu à rencontrer le président de la cour d’assises du premier procès d’Yvan Colonna. Lui-même s’attendait à ce qu’il assume son geste, comme les autres membres du commando. Selon son interprétation, Yvan Colonna ne pouvait plus faire marche arrière : sa défense avait fini par faire de lui le symbole des maltraitances de l’État envers les militants corses, et reconnaître les faits aurait remis en cause cette construction. Alors même que l’assassinat d’Érignac avait été pensé comme un acte politique, il était devenu, pour lui, impossible de le revendiquer publiquement.A.C. : Il existait deux lignes de défense parmi ses avocats. Certains défendaient une logique politique, d’autres ont choisi la stratégie de la non-culpabilité, celle qui a finalement dominé. À lire aussi : Podcast : Edmond Simeoni, “Toute une vie” pour la Corse Votre regard sur Yvan Colonna et sur cette affaire a-t-il évolué au cours de votre travail ?A.C. : Mon regard de fond n’a pas changé : Yvan Colonna reste un membre du commando qui a assassiné le préfet Érignac. Mais il était important de clarifier une histoire devenue extrêmement confuse au fil des années. Le film raconte d’abord comment on devient militant nationaliste dans la Corse des années 1970, puis comment certains, face aux guerres internes du FLNC, créent une cellule clandestine persuadée qu’assassiner un préfet provoquerait un électrochoc politique. Pendant longtemps, l’affaire a été parasitée par des récits contradictoires et par la mythologie du « berger corse ». Nous voulions sortir de ce folklore et redonner du sens en faisant tenir ensemble deux réalités : l’assassinat du préfet Érignac reste un acte inadmissible, et il n’était pas non plus acceptable qu’Yvan Colonna soit assassiné dans une des prisons les plus sécurisées de France. Beaucoup de responsables politiques reconnaissent aujourd’hui les erreurs commises depuis des décennies dans la gestion de la question corse. Notre intention n’a jamais été de faire d’Yvan Colonna un héros, mais de raconter cette boucle tragique. Colonna, une tragédie corse, mardi 21h10 sur France 2, 3 x 45 mn. À lire aussi : Julien Colonna et son “Royaume” corse : “L’idée était de faire un film universel par le prisme du lien filial” (1) Qui appartient au même groupe que Télérama. Télévision France 2 Série documentaire Documentaire Corse Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus