En 2020, l’autrice de BD et réalisatrice, morte ce jeudi 4 juin à l’âge de 56 ans, s’exprimait dans “À voix nue”. Un long entretien disponible en replay où Marjane Satrapi retrace son enfance en Iran, ses échecs, sa “détestation” du voile… Sans filtre, comme toujours. Marjane Satrapi en 2015 au Festival de l'Alpe d'Huez. Photo Cyril Entzmann/Divergence Par Laurence Le Saux Publié le 05 juin 2026 à 14h19 «Je vois peu de monde, de moins en moins souvent, et ça me va de mieux en mieux : la seule chose de précieux dans la vie c’est le temps, qui est perdu à jamais… » Volubile et directe, Marjane Satrapi se racontait en 2020 au micro de Virginie Bloch-Lainé dans À voix nue, sur France Culture. Dans son atelier, l’autrice des BD Persepolis (qu’elle a portée au cinéma avec Vincent Paronnaud), Poulet aux prunes ou Broderies, devenue réalisatrice et peintre, s’exprime alors sans fard. Son franc-parler la dessert-il ? « A priori oui, car les gens peuvent me trouver brutale, insupportable, trop sûre de moi ; mais à long terme, ça m’a toujours servi parce [qu’ils] savent que je ne mens pas. » Interrogée avec une délicatesse presque timide, elle s’étend peu sur son enfance iranienne, dans « un pays très traditionnel, assez illettré », auprès d’un père ingénieur et d’une mère « grande voyageuse », dans un milieu bourgeois. Elle passe rapidement sur la révolution de 1979, qui suscite de nombreux espoirs, avant de transformer l’Iran en république islamique. À lire aussi : Marjane Satrapi cinéaste : un prix à Cannes, deux Césars, du succès… mais surtout le goût du risque De sa jeunesse, on saura qu’elle n’apprécie guère les bonnes sœurs, « très revêches et méchantes », de l’école catholique où l’inscrivent ses parents pourtant laïcs. Elle survole son exil — qu’elle détaille dans son chef-d’œuvre, Persepolis —, sa solitude à Vienne où elle doit se débrouiller. « Je parlais de suicide du matin au soir, habillée en noir, avec mes amis ; je rêvais d’avoir une voiture et d’aller de ville en ville, avec des KitKat et du Canada Dry. J’avais 14 ans et j’étais déjà adulte. » Elle retrace ses échecs, après ses études d’art à Strasbourg, auprès des éditeurs jeunesse, qui refusent de publier ses histoires (« ils les ont trouvées formidables après [le succès de Persepolis, dont la parution débute en 2000] ! »). Marjane Satrapi travaille alors dans un magasin de fourrures, elle qui n’y connaît rien ; postule, en treillis, à une annonce pour être chasseuse de têtes, pensant qu’il s’agit d’un emploi de chasseuse de primes… Le cinéma, cette “machine à créer de l’empathie” Le hasard des rencontres l’amène à l’atelier des Vosges, où travaillent de futures stars de la BD comme Christophe Blain ou Emmanuel Guibert, « qui dessinent comme des dieux ». Stimulée, elle trouve son propre style, maniant les masses de noir avec un grand sens de l’esthétisme. « Je n’ai pas lancé un genre artistique, c’est Art Spiegelman qui l’a fait avec Maus », resitue-t-elle. L’adaptation animée de Persepolis prend forme de façon inattendue, aiguillonnée par le désir « d’un ami qui voulait devenir producteur ». « J’étais absolument contre, alors j’ai exigé de le réaliser manuellement, dans le centre de Paris, avec Catherine Deneuve. » Mais ces conditions sont réunies, et voilà l’artiste persuadée que son film va être « le pire de l’histoire du cinéma ». Il est primé à Cannes (Prix du jury en 2007), et nommé aux Oscars — « Il a perdu face à Ratatouille, j’aurais préféré que ce soit face à un bon film de Pixar, comme Coco ou Wall-E », lâche-t-elle, toujours sans filtre. Cette fumeuse invétérée disserte aussi de religion (« Je l’ai étudiée pour pouvoir expliquer pourquoi je ne l’aime pas »), de la nécessaire tolérance qu’elle voudrait toujours appliquer à ce et ceux qui l’entourent. « Le voile est un symbole misogyne de la soumission ; ceci étant dit, je ne suis pas dans la tête de celles qui veulent le porter. Alors même si je le déteste, je vais défendre le droit de le porter. » Amatrice des œuvres de Félix Vallotton, Otto Dix, Raphaël ou Brueghel l’Ancien, elle peint alors uniquement des femmes, dont elle juge les corps plus « harmonieux » que ceux des hommes. Avec une grande liberté, elle défend sa pratique du cinéma, cette « machine à créer de l’empathie », en particulier aux États-Unis, où elle se sent davantage autorisée à se réinventer professionnellement. Pendant deux heures trente, on a le sentiment de naviguer dans l’esprit de cette bavarde résolument baroque, « obsédée par [sa] propre mort ». Et qui ambitionnait de « mourir un peu moins con ». À lire aussi : Marjane Satrapi en 2011 : “Je suis très fière de tout ce que j’ai fait car je l’ai fait à fond, sans tricher” r Marjane Satrapi, l’affranchie dans À voix nue, sur France Culture. 5 × 28 mn. Radio & Podcasts Bande Dessinée France Culture Marjane Satrapi Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
“Les gens peuvent me trouver brutale mais…” : le franc parler réjouissant de Marjane Satrapi à réécouter sur France Culture
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