DANS NOS ARCHIVES — Marjane Satrapi vient de mourir à l’âge de 56 ans. En 2001, “Télérama” l’avait rencontrée peu après la sortie du premier tome de “Persepolis”, récit de sa jeunesse iranienne qui a durablement marqué l’histoire de la bande dessinée. Marjane Satrapi : « Depuis la guerre Iran-Irak, je sais vraiment qu’il peut ne pas y avoir de lendemain. Alors j’ai envie de profiter de tout, de boire, de fumer, de vivre comme je le souhaite. » Photo Sandrine Expilly/Signatures Par Cécile Maveyraud Publié le 04 juin 2026 à 12h14 «Ma mère me dit toujours : “L’endroit où tu es le plus musclée, c’est la mâchoire.” C’est vrai. Quand je suis lancée, je ne peux plus m’arrêter de parler. » Marjane Satrapi est une pie persane à la sombre coquetterie, à l’esprit agile, à la franchise affichée. À chaque instant, elle s’apprête à bondir, à s’enthousiasmer, à vitupérer, à rire. Autour de son visage, ses mains volent, planent et pirouettent. Marjane Satrapi est iranienne. À 30 ans, elle vient de publier Persepolis, sa première bande dessinée. La première BD iranienne aussi. Soixante-sept planches où elle raconte la chute du chah en 1979, la révolution iranienne et l’arrivée au pouvoir des islamistes vues et vécues à travers les yeux d’une enfant de 10 ans : elle. Un coup d’essai. Un coup de maître. Son album est en compétition à Angoulême pour l’Alph-Art « coup de cœur ». La récompense lui irait à merveille. À lire aussi : Les vingt romans graphiques qui ont renouvelé la bande-dessinée, d’Art Spiegelman à Marjane Satrapi Mêler l’autobiographie à l’Histoire, voilà toute la substance du livre de Marjane Satrapi. Impossible en le lisant de rester insensible à cette gamine qui veut devenir prophète puis ne croit plus en Dieu, s’identifie à Che Guevara et lit Le Matérialisme dialectique expliqué aux enfants. Impossible aussi de rester indifférent à la manière dont elle nous raconte « de l’intérieur » les événements que nous avions suivis il y a vingt ans, via les journaux et les actualités télé : les manifestations anti-chah, les agissements de la police politique, puis le comportement tout aussi violent des gardiens de la révolution islamique. « Le plus difficile a été de me souvenir et de transcrire le plus justement possible les sentiments qui m’animaient à l’époque et les situations telles que je les ai ressenties. Disons que j’ai écrit de la façon la plus objective une histoire subjective. Persepolis, c’est ma vision de l’Histoire. J’éprouvais un réel besoin de l’exprimer. Maintenant. Le faire à 70 ans, ça ne servirait plus à rien. Et puis, pour moi, qui maîtrise un moyen d’expression, c’était un devoir de parler de mon pays et de ses gens. Je ne connais pas une famille qui n’ait perdu l’un des siens à cause du chah, de la révolution ou de la guerre Iran-Irak. Raconter mon histoire, c’est aussi raconter la leur. » Une pointe d’accent vient épicer sa parfaite maîtrise des expressions courantes de notre langue. Marjane Satrapi, qui a fréquenté les lycées français de Téhéran et de Vienne, cultive aussi avec gourmandise, depuis six ans qu’elle vit en France, la verdeur de son langage. Le plaisir et le naturel avec lesquels elle manie le vocabulaire un peu leste conviennent bien à son fort caractère. Famille romanesque Fille unique d’une styliste et d’un ingénieur, la jeune femme s’inscrit dans la lignée d’une famille terriblement romanesque où se pratiquait un islam modéré, mêlé de religion zoroastrienne : son arrière-grand-père maternel fut le dernier roi qadjar d’Iran, renversé en 1925 par le père du chah ; un autre arrière-grand-père, ambassadeur, fut assassiné au début du siècle, en Suisse, par un islamiste ; sa grand-tante, peintre, première femme à conduire une voiture en Iran, fut une libertine, maîtresse d’hommes mariés jusqu’à ses 70 ans ; et son grand-père, prince et communiste, dut consentir à devenir le Premier ministre de celui qui destitua son père, avant d’être emprisonné. Cet épisode, sa petite-fille le raconte en flash-back dans Persepolis. L’album n’est que le premier volume d’une série. Trois autres suivront, sous le même titre, au rythme d’un par an. Car Marjane n’a pas fini de nous faire partager sa vie mouvementée. Le prochain tome aura pour cadre la guerre Iran-Irak. « Quand la sirène retentissait, nous disposions de trois minutes pour nous mettre à l’abri avant que les fusées irakiennes parviennent à destination. Mais quelle destination ? Sur notre quartier ? Dans les rues voisines ? Là, j’ai compris à quel point la vie était aléatoire. Depuis, je sais vraiment qu’il peut ne pas y avoir de lendemain. Alors j’ai envie de profiter de tout, de boire, de fumer, de vivre comme je le souhaite. “Être en vie et en bonne santé”, ça fait peut-être parole de vieux, mais je sais que, ça, c’est le plus important. » Tandis que les bombes pleuvaient, l’adolescente n’en continuait pas moins de pester contre le régime islamiste. « Je parlais trop. » Alors, en 1984, pour la protéger des bombardements de Saddam Hussein, mais aussi d’elle-même, ses parents l’envoient au lycée français de Vienne, en Autriche : « C’était le seul pays qui délivrait facilement un visa aux Iraniens. » L’exil sera ainsi le thème du troisième volume de Persepolis. « Au lycée, à part un punk qui lui aussi était rejeté, je n’avais pas de copains. » Elle tient jusqu’au bac. « Je n’ai pas toujours été costaude. La solitude m’a pesé. Mais je m’en suis sortie parce que je n’avais pas le choix. » De retour en Iran en 1989, Marjane la frondeuse s’inscrit aux Beaux-Arts et ne peut toujours pas s’empêcher de tempêter : contre l’absurdité d’un cours d’anatomie où le modèle pose couverte des pieds à la tête par un tchador ; contre ce gardien de la révolution qui l’interpelle alors qu’elle court pour attraper son bus. « Il me dit : “Arrêtez de courir, les mouvements de votre bassin sont indécents.” Alors moi, je n’ai pas pu me retenir, et j’ai gueulé tellement violemment : “T’as qu’à regarder ma tête et pas mes fesses” qu’il m’a laissée partir sans broncher. » Le barbu a dû voir en tout cas les sourcils de son interlocutrice, dessinés comme des douces volutes de lettres persanes, se transformer brutalement en serpents sifflants et menaçants. Seulement, après cinq ans de ce régime — qui fera l’objet du futur quatrième et dernier tome de Persepolis — Marjane Satrapi n’en peut plus. Elle quitte l’Iran pour la France. À lire aussi : Marjane Satrapi expose ses peintures à Paris : féroce, ou rien ! Arts-Déco à Strasbourg. Puis installation à Paris. Elle qui, gamine, n’a « jamais eu de copines, parce que les filles me barbaient avec leurs poupées », se trouve tout à fait à son aise à l’Atelier des Vosges, où elle travaille en compagnie d’auteurs de BD comme Christophe Blain, Jean-Pierre Duffour, Joann Sfar, Emmanuel Guibert… Ses histoires pour enfants, hélas, ne séduisent pas encore les éditeurs pour la jeunesse. Ça lui laisse au moins le temps de se lancer dans le premier volume de Persepolis… Newsletter Le réveil culture Votre condensé quotidien de l'actualité culturelle et nos recommandations du jour. Les aplats noirs y tranchent sur le papier blanc, comme ses vêtements noirs contrastent avec la blancheur de sa peau. Marjane Satrapi — Satra-pie — a réalisé là une bande dessinée à son image. Avec son trait tout simple, minimaliste, presque naïf, ses dessins sans perspective sont particulièrement expressifs. Sous les conseils avisés de David B. et d’Emile Bravo, les deux auteurs talentueux qu’elle s’est choisis pour relecteurs, la débutante « a appris à être intelligente et à prendre du recul. Sur les premières pages, il y avait beaucoup de corrections. À la fin, quasiment plus. Mais psychologiquement, j’avais besoin de leur regard. » Narration fluide Marjane Satrapi a maîtrisé l’art de l’articulation texte-image en quelques planches. En une seule vignette, elle parvient à concentrer son message tout en le rendant instantanément compréhensible. Plus les pages défilent, plus l’aisance devient perceptible : les dessins sont moins statiques, les enchaînements, plus dynamiques, les attitudes des personnages, plus variées. Aussi, une fois dépassé le premier chapitre, et une fois renoué le fil chronologique du récit, la narration de plus en plus fluide nous entraîne dans une h(H)istoire où les événements ne sont jamais décrits avec pathos, mais avec humour, parfois avec gravité. Non seulement sa bande dessinée, sortie fin novembre, a eu du succès, mais en plus, coïncidence, Nathan vient enfin d’accepter quatre de ses livres pour les petits. C’est l’euphorie. « Nulle part ailleurs je n’ai été aussi bien qu’en France. Tous mes amis sont français, je comprends l’humour français… Je me sens vraiment faire partie de ce pays où je réussis ma vie. J’ai réalisé mon “rêve américain”. Mon New York à moi, c’est Paris. » Article initialement paru dans le Télérama n° 2663 du 27 janvier 2001. 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Marjane Satrapi en 2001 : “Dans ‘Persepolis’, j’ai écrit de la façon la plus objective une histoire subjective”
DANS NOS ARCHIVES — Marjane Satrapi vient de mourir à l’âge de 56 ans. En 2001, “Télérama” l’avait rencontrée peu après la sortie du premier tome de “Persepolis”, récit de sa jeunesse iranienne qui a durablement marqué l’histoire de la bande dessinée.











