Alors que sortait son film “Poulet aux prunes” en 2011, nous avions rencontré la cinéaste et dessinatrice franco-iranienne, qui vient de mourir à l’âge de 56 ans. Elle avait répondu à notre questionnaire cinéphile. Marjane Satrapi, en 2010. Photo Baltel/Sipa Par Mathilde Blottière Publié le 04 juin 2026 à 12h24 Article publié initialement le 24 octobre 2011. Marjane Satrapi est née le 22 novembre 1969 à Rasht, en Iran. À 14 ans, elle est envoyée en Autriche par ses parents, qui souhaitent la protéger de la guerre et du régime iranien. Elle revient ensuite en Iran pour suivre des études supérieures. Son arrivée en France date de 1994. En 2000, elle publie le premier tome de son désormais célèbre Persépolis, album de bande dessinée où elle retrace sa vie. Une histoire qu’elle décide ensuite d’adapter au cinéma avec l’auteur de BD et réalisateur Vincent Paronnaud. Nouveau succès pour la Franco-Iranienne. Persepolis, le film, remporte le Prix spécial du jury au festival de Cannes 2007 et deux César en 2008. Poulet aux prunes, nouveau long métrage réalisé par le même duo, est également une adaptation d’une BD de Marjane Satrapi, parue en 2004. Il sort ce mercredi 26 octobre 2011. Découvrir la note et la critique “Persepolis”, de Marjane Satrapi : un joli conte tendre et cruel, politique et humaniste Est-ce que le cinéma vous rend heureuse ?Absolument. J’en ai gardé une approche naïve, presque enfantine. J’ai autant de plaisir à voir Kung Fu Panda 2 qu’Une Séparation, d’Asghar Farhadi ou un Woody Allen. Pour moi, chaque film est un voyage, une évasion, la découverte d’un ailleurs. À condition de le découvrir en salle : un jour, j’ai eu la malchance de tomber sur Citizen Kane à la télévision, quelle déception ! C’est le grand écran qui m’a plus tard révélé sa grandeur. Quel est le premier film que vous avez vu et où l’avez-vous vu ?C’était Tarzan, celui des années 1930. J’étais allée le voir avec mes cousins, à Téhéran. Après ça, je voulais tout le temps retourner au cinéma. Je me rappelle avoir vu les films de Bruce Lee, ce tiers-mondiste mondialement connu. À la sortie de la salle, les gens faisaient des combats de kung-fu… C’était joyeux. D’où vient votre envie de faire des films ?Je n’ai jamais eu envie de faire quelque chose a priori. Jamais rêvé, enfant, de devenir dessinatrice de BD, et pourtant. Jamais rêvé de devenir réalisatrice. Au départ, je ne croyais pas du tout à l’idée d’adapter Persépolis : rien de pire qu’une adaptation par l’auteur ! J’ai tout fait pour que le film ne se fasse pas : j’ai exigé du producteur qu’il soit réalisé en noir et blanc, et que Catherine Deneuve nous prête sa voix… Finalement, je me suis dit que dans le pire des cas, le film serait raté. Je me suis lancée et j’ai adoré ça… Plus que le fait de raconter une histoire, c’est la manière qui compte. L’histoire du Voleur de bicyclette n’a rien d’extraordinaire, mais la façon dont elle est racontée dit tout de l’Italie d’après-guerre. Un film un peu au-dessus de tous les autres ?Il y en a plein ! La Soif du mal, par exemple : pendant tout le film, vous détestez ce détective joué par Orson Welles jusqu’à ce qu’en une phrase, tout bascule. J’en ai encore la chair de poule. Je peux aussi revoir Prends l’oseille et tire-toi, de Woody Allen, sans jamais me lasser. Ou Casino royale, avec David Niven. Ou Le Manuscrit trouvé à Saragosse, de Wojciech Has, une vraie intrigue à tiroirs ! Et puis il y a aussi La Poursuite impitoyable, d’Arthur Penn. Je n’ai jamais rien vu d’aussi triste et nihiliste. Ce film me tue. Un livre que vous avez rêvé d’adapter ?L’Idiot, de Dostoïevski, mon auteur préféré. Mais c’est tellement foisonnant qu’il faudrait pouvoir faire un film de huit heures à la Eric Von Stroheim… Vous tournez un remake. Lequel ?Une série télévisée dont l’intrigue est géniale mais très mal traitée, peut-être. Je n’aime pas les remakes. À quoi bon faire Nine après Huit et demi ? À quoi êtes-vous sensible pendant la projection de votre film lors d’un festival ?Je ne sais pas, je suis sous Lexomil. C’est trop violent. Revoyez-vous vos films ?Non, c’est bien trop tôt ! Une scène que vous avez ratée ?Je ne vous le dirai pas. Il y en a trop. Heureusement, je me contente d’être satisfaite à 70 %. Je suis très fière de tout ce que j’ai fait car je l’ai fait à fond, sans tricher. J’ai toujours envie de combattre une injustice mais c’est indépendant des films que je vois. Une scène inoubliable ?Dans Voyage au bout de l’enfer, quand Christopher Walken se tire dans la tête et que Robert de Niro essaie d’arrêter le flot de son sang. Il suffit que j’y repense pour être bouleversée. Newsletter Cinéma Tous les mercredis, les recommandations des dernières sorties et l'essentiel de l'actualité cinéma. Un film qui vous donne envie de vous engager ?J’ai toujours envie de combattre une injustice mais c’est indépendant des films que je vois. Vos films ont-ils une nationalité ?Non. Poulet aux prunes a été fabriqué avec des acteurs portugais, marocains, français, iraniens… C’est un bras d’honneur à tous ceux qui prétendent que le multiculturalisme est un échec. Un gros plan qui vous bouleverse ?Les yeux de Lee Van Cleef dans Et pour quelques dollars de plus. À chaque fois que je regarde un western de Sergio Leone, je rentre dans un magasin de farces et attrapes pour m’acheter un pistolet en plastique. À mon âge, il faut le faire. Un travelling qui vous transporte ?Dans Le Lauréat, de Mike Nichols. Le dernier film qui vous a fait pleurer ?Le documentaire sur Ayrton Senna, dont je suis amoureuse, comme beaucoup de femmes. Je l’ai vu récemment dans un avion, où je me le suis repassé en boucle. C’est mon côté maso. Un film qui vous donne envie de danser ?West Side Story, bien sûr ! Mon père me racontait que lorsque ce film est sorti en Iran, dans les années 1960, des bandes de mecs marchaient dans les rues de Téhéran en ondulant des hanches et en claquant des doigts… Quel acteur regrettez-vous de n’avoir jamais filmé ?Gary Cooper, le gentleman dont j’ai un jour partagé le lit. Enfin, disons que j’ai dormi dans la chambre où il avait longtemps vécu, au Warwick Hotel de New York. Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil… Une ville dans un film ?Paris dans Midnight in Paris, de Woody Allen. En un tour de magie, j’ai redécouvert cette ville que j’adore avec les yeux d’une touriste. À quelle(s) critique(s) vous fiez-vous ?Je ne lis jamais les critiques. En France, c’est une affaire de chapelles : j’ai l’impression de savoir à l’avance quel magazine va aimer quel film. À quoi bon ? Dans la vie, tout m’intéresse, tout me stimule sauf la conquête de l’espace. Ça, je m’en fous. Pour lequel de vos films avez-vous un faible ?Aucun des deux. Je suis encore en apprentissage. Mais même quand j’aurai vingt films derrière moi, j’espère encore me dire que je ferai mieux la prochaine fois… À quel stade de votre vie pourriez-vous envisager de ne plus faire de films ?J’espère jamais. En tout cas, tant que j’en aurai envie. Regardez Manoel de Oliveira ! Une chanson que vous n’avez jamais autant aimée que dans un film ?Le Tourbillon de la vie, dans Jules et Jim. Par quoi vos films sont-ils marqués ?Par le souci de bien faire. L’artiste absolu ?Leonard de Vinci. Le meilleur dans tous les domaines, de la botanique aux beaux-arts. Il n’aurait jamais dû mourir. En 2040, le cinéma sera…Comme aujourd’hui. Quand on pense que Le crime était presque parfait, d’Hitchcock, a été tourné en 3D dans les années 1950, on relativise… Pourquoi filmez-vous ?Parce que c’est amusant. Comme le dessin, la chimie, etc, etc. Dans la vie, tout m’intéresse, tout me stimule sauf la conquête de l’espace. Ça, je m’en fous. Le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?À moitié plein, évidemment. La vie est une vallée de larmes, mais quoi de plus chiant que le désespoir ? Autant être du côté de la vie. De toute façon, comme disait Margaret Thatcher, « there is no alternative ». À lire aussi : Les vingt romans graphiques qui ont renouvelé la bande-dessinée, d’Art Spiegelman à Marjane Satrapi Cinéma Autre Bande Dessinée Iran Disparition Cinéma d'animation Questionnaire cinéphile Marjane Satrapi Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
Marjane Satrapi, une cinéaste au fond des yeux
Son nouveau film, “Poulet aux prunes”, réalisé avec son complice Vincent Paronnaud, sort ce mercredi 26 octobre. La cinéaste et dessinatrice franco-iranienne Marjane Satrapi répond à notre questionnaire intime et cinéphile.













