Partout le nationalisme relève la tête, l'identitaire s’arme. Dans "Saturne", Eduardo Halfon, lui, se défait avec brio du fardeau des appartenances. Le résuméUne lettre au père, sèche et brûlante, où la littérature permet de survivre face à la violence du silence.• Hemingway, Plath, Celan, Klaus Mann forment la famille des ombres de l'auteur: celle des écrivains blessés.En 75 pages, Eduardo Halfon transforme l’exil intime en déconstruction sensible et intérieure.À l'entendre, il était Juif de naissance, Guatémaltèque par son lieu de naissance, d'origine polonaise ashkénaze par sa mère, séfarade libanais par son père, d'expression anglaise pendant une dizaine d'années, au gré d'un déménagement, puis Français ou Berlinois, selon les postes et les attributions de bourses littéraires.Eduardo Halfon est la diaspora à lui tout seul, adoptant l'idiome de chaque lieu de résidence, en bon étranger, partout. Apatride en somme, mais par choix, telle une force de libération à toutes les identités culturelles, les enfermements, injonctions et attentes communautaires, les enracinements involontaires décidés par l'Histoire, le politique, le religieux, le racisme et le patriarcat.Cette aversion pour les assignations, cette évasion hors de soi sont les marqueurs de son œuvre, si particulière, couronnée à juste titre de nombreux prix, le dernier en date étant le Prix Médicis étranger 2024 pour "Tarentule".Eduardo Halfon - "Tarentule"Lettre au pèreLes éditions de la Table ronde publient cette fois son premier texte, paru en 2003 au Guatemala, sa lettre au père, à l'image de celle que Kafka adressa au sien, sans la lui montrer. Comme lui, c'est par la littérature qu'Eduardo Halfon s'est sauvé d'un tyran domestique d'une extrême violence par son absolue indifférence, le silence total exigé à table, et par ses colères abruptes, promettant une vengeance à venir."Votre fureur, père, m'a appris à ne pas parler, père". Il en résulte de courts romans autofictionnels, sans un mot superflu, d'une douceur a contrario, émergeant mezza voce du couloir de l'enfance où le narrateur semble s'apercevoir dans le reflet d'un imposant miroir."Saturne" renvoie à l'évidence aux peintures noires que Goya peignit sur les murs de sa maison, écœuré par la violence du monde. Saturne dévore l'un de ses fils, en commençant par la tête. Et ce fils-là, cet autre, cet Eduardo Halfon, entre en littérature avec cette adresse au père, écrite après sa mort. Exilé volontaire, il s'est choisi une famille d'âmes parmi les écrivains... suicidés, par le gaz, la pendaison, l'arme à feu, les barbituriques ou la noyade. Sylvia Plath, Paul Celan, Cesare Pavese, Hemingway, Klaus Mann dont l'illustre géniteur Thomas Mann, grand humaniste, n'assista pas à l'enterrement pour ne pas ajourner une conférence...Goya, "Saturne dévorant un de ses fils" (1819-1823). ©Musée du Prado, Madrid (Espagne)Enfance perdueLa longue liste de ces auteurs hantés par leur enfance perdue, par leur âge adulte saccagé, se tiennent derrière lui, tel un chœur antique le soutenant dans cette liquidation avant inventaire.Et comme Kafka, Tchèque qui écrivait en allemand, et entretenait une relation confuse avec ses racines, Halfon opte pour l'espagnol, la langue de ses premières années, presqu'oubliée pour l'américain, lorsqu'il émigra avec les siens aux États-Unis et voulut y faire sa place, avant d'en être chassé, interdit de séjour, faute de carte verte.Défaut d'identité, là encore pas la bonne! Depuis, il écrit par-delà les murs, hors des ghettos, à commencer par ces murs d'enceinte qui protégeaient sa famille blanche et prospère dans un Guatemala ultraviolent, dictatorial, méprisant la majorité maya. La stupeur qui saisit le lecteur de ces récits, celui-ci en particulier, est l'apparent détachement d'une nomenclature des faits. Une déconstruction sensible et intérieure qui remue, chez le lecteur, des émotions profondes. ©Doc