L’épidémie due au virus Ebola Bundibugyo a été déclarée Urgence de santé publique de portée internationale par le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) le 17 mai 2026. Elle continue à se propager en République Démocratique du Congo (RDC) dans une rare confusion, liée à la pauvreté de la région concernée, aux conflits armés qui y sévissent depuis plusieurs années et aux infrastructures sanitaires particulièrement précaires. C’est la dix-septième épidémie d’Ebola depuis la première identification du virus en 1976, la troisième seulement due à la souche Bundibugyo découverte en 2007. En 2014-2016, une épidémie de très grande ampleur due au virus Ebola, souche Zaïre, avait frappé l’Afrique de l’Ouest, causant plus de 28 000 cas et 11 300 décès. On redoute aujourd’hui un scénario voisin en RDC en raison de la difficile situation locale, tant sur le plan de son accessibilité que du contexte d’insécurité qui y règne et qui rendent très périlleux le déploiement des équipes médicales sur place.L’OMS, en première ligne, peine à trouver une stratégie convaincante Le directeur général de l’OMS, Ethiopien d’origine, connaît bien l’Afrique et cette région en particulier. Il s'implique personnellement dans la riposte, en s’étant rendu très récemment sur place, avec des messages directs et d’une grande humanité à l'attention des populations locales. Jamais l’OMS n’avait déclenché aussi rapidement le niveau d’alerte le plus élevé du Règlement Sanitaire International. Jamais non plus, la RDC n’avait alerté l’OMS aussi tardivement après le début d’une épidémie d’Ebola, puisqu’on estime à plus d’un mois le retard qui a été pris pour identifier le démarrage de cette épidémie. Mais la riposte épidémique ne se contente pas d’intentions aussi bonnes soient-elles. L’OMS clame haut et fort que l’on ne dispose pas de traitements ni de vaccins contre cette souche redoutable d’Ebola Bundibugyo et qu’il va falloir recourir à des méthodes non pharmaceutiques, qui consistent à isoler les malades détectés à l’hôpital, protéger les soignants, tracer et surveiller les contacts à haut risque, et sécuriser les funérailles dans la dignité dont on sait qu’elles représentent un haut risque de transmission pour les proches qui s’occupent de leurs défunts. Tout cela a montré son efficacité et doit être conduit, mais le contexte évoqué ci-dessus n’aidera pas ce genre de riposte, en raison de la précarité et l’insuffisance des infrastructures sanitaires, et de l’insécurité générée par les conflits armés. Le directeur général de l’OMS a appelé les parties concernées à cesser leurs hostilités, au moins temporairement, pour permettre le déploiement d’une riposte sanitaire efficace. Cette riposte pourrait donc bien ressembler à un filet aux mailles pleines de trous. D'ailleurs, les pays alentour se protègent en fermant leurs frontières, malgré les demandes réitérées de l’OMS de ne pas le faire, car cela accentue la vulnérabilité des populations locales, ralentit l’acheminement des soins et des médicaments et menace la transparence de l’information sanitaire.Comment faire plus et mieux dans la riposte ?Il faudrait éviter de vouloir sembler donner des leçons face à ce type de situation et se méfier aussi des solutions simplistes. La recherche s’est rapidement mobilisée sur le plan international et la France n’est pas en reste ici. Il y a quelques jours en effet, un préprint d’une importance majeure (Lhomme E. et coll. Cross-reactive Bundibugyo antibody responses after licensed Ebola vaccines) a été porté à la connaissance du public (averti). Rappelons qu'un "préprint" est une publication accessible gratuitement, qui n’a pas été encore revue par les pairs comme il se doit dans la communauté scientifique. Ce n’est donc pas un article scientifique entièrement validé. On a connu l’éclosion des préprints au moment de la pandémie de Covid, l’urgence de la situation ne se satisfaisant pas du rythme de la recherche classique. Ici, ce préprint est publié par un groupe international de chercheurs, mené par une équipe française de tout premier plan dans la recherche sur Ebola et donc on est particulièrement en confiance. Que nous apprend ce papier ? Que l’actuel vaccin existant et efficace contre le virus Ebola, souche Zaïre, serait potentiellement efficace contre la souche Bundibugyo. C’est une nouvelle choc dans le contexte actuel ! Certes les auteurs n’ont pas conduit un essai clinique. Ils recommandent d’ailleurs de le faire sans tarder. Ils ont repris les échantillons d’une cohorte de personnes vaccinées, et ont vu que leur sang présentait des anticorps contre le virus Bundibugyo. Certes, leur taux est plus faible que celui des anticorps dirigés contre la souche Zaire, mais à des niveaux qui pourraient conférer une efficacité préventive, sans qu’on puisse en affirmer dans quelle proportion cependant.Un essai pratiqué sur six singes et publié auparavant avait aussi montré une certaine efficacité contre la souche Bundibugyo de ce vaccin appelé Ervebo et développé contre la souche Zaïre par le laboratoire américain Merck. Faut-il que l’OMS change sa stratégie sur la base de ces données encore parcellaires ? Pour le Covid - qui tuait en l’absence de vaccin cinquante fois moins souvent que le virus Ebola - on avait attendu d’avoir des résultats finaux d’essais cliniques randomisés avant de proposer des vaccins à la population mondiale. Encore que l’on ne se soit pas trop posé de questions sur leur recours, lorsqu’Omicron, un variant de la souche d’origine s’était répandu comme une trainée de poudre dans le monde. Mais ici, devant l’explosion loco-régionale de l’épidémie d’Ebola, dans un contexte tendu et extrêmement complexe où la conduite même d’essais randomisés sera hautement difficile, et en présence d’un vaccin connu et disponible, très bien toléré, que l’on peut administrer sans danger dès l’âge de un an et aux femmes enceintes, ne faudrait-il pas engager une forme d’application du principe de précaution, et proposer en toute transparence un vaccin dont on espère, sans certitude, qu’il pourrait s’avérer efficace ?Vers une vaccination "en anneau" ? L’OMS élabore ses stratégies de riposte aux épidémies avec l’aide de deux comités scientifiques, l’un appelé TAG qui s’occupe de préciser les protocoles de recherche et l’autre, appelé SAGE, qui s’occupe des recommandations de santé publique à l’usage des autorités sanitaires. Si les Etats membres de l’OMS restent souverains pour déployer les interventions qu’ils jugent nécessaires, les recommandations de l’OMS, notamment dans des pays comme la RDC, sont scrutées de très près et sont généralement suivies avec attention. Elles sont alors accompagnées tant sur le plan financier que logistique et médical. Ce que les dernières données scientifiques évoquées plus haut pourraient changer dans la stratégie de l’OMS serait de proposer le vaccin Ervebo (appelé aussi VSV-Ebola-Zaire) pour tous les soignants chargés de patients Ebola-Bundibugyo et pour tous les contacts à haut risque des patients identifiés, ainsi que pour les contacts des contacts. On appelle cette stratégie "la vaccination en anneau" car on ne propose pas de vaccination de masse à toute la population ici, mais on la réserve seulement à ceux qui sont identifiés à risque. Cette stratégie a montré son efficacité et sa bonne acceptation lors de campagnes vaccinales réalisées en 2015 en Guinée et en 2018 en RDC. Pour les patients malades d’Ebola, on pourrait proposer, en milieu hospitalier, le recours à des antiviraux ou des anticorps monoclonaux. Les laboratoires américains Gilead, qui commercialisent le Remdesivir, ont développé une molécule dérivée qui serait un candidat antiviral prometteur contre la souche Bundibugyo et dont il ne faut pas décourager l’usage encadré. Il existe aussi un anticorps monoclonal, homologué contre la souche Zaïre d’Ebola, et des travaux en cours pourraient proposer son utilisation contre la souche Bundibugyo. La nécessaire stratégie de santé publique doit donc encore être doublée d’une stratégie d’accompagnement par la recherche avec un suivi rapproché et attentif des patients, tant pour la surveillance des effets indésirables de ces interventions à court et long termes que pour l’évaluation de leur efficacité de terrain.Il n’est certes pas facile de recommander l’usage de produits de santé dont on n’a pas la certitude qu’ils sont pleinement efficaces, mais face à une situation extrêmement menaçante et tendue, dans un contexte d’une grande incertitude, le principe de précaution ne devrait-il pas amener les autorités sanitaires internationales à considérer rapidement le recours aux produits actuellement disponibles, accessibles, bien tolérés et pour lesquels il commence à s’accumuler des signes prometteurs de leur efficacité contre la souche Bundibugyo d’Ebola ? Une telle stratégie devra alors bien sûr être encadrée et pilotée par des protocoles de surveillance étroite, et renforcée par les efforts de recherche qui prendront du temps pour apporter de nouveaux vaccins et des traitements efficaces, sûrs et mieux ciblés.Par le Pr Antoine Flahault, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137, Hôpital Xavier Bichat.