UNE BD RACONTÉE PAR SON AUTEUR — Ses maîtres ? Osamu Tesuka, Hergé et Segar, l’auteur de “Popeye”. Il s’en inspire pour son premier album, une aventure drôle et politique dont le héros se retrouve face à une bande d’adorateurs de Napoléon. Extrait de « Trop tard » Éd. 2042 Par Laurence Le Saux Publié le 31 mai 2026 à 11h30 Candide Claudine, qui vient à la ville pour voir son cousin Alain ! Après quelques péripéties, le jeune homme — car, contrairement à ce que son prénom suggère, son genre est masculin — finit par le retrouver, mais ce dernier a bien changé : il semble mener la terrible bande des Mamelouks, des adorateurs de Napoléon Bonaparte. Une curieuse « troupe de brigands qui oscille entre groupuscule d’extrême droite, atelier de sculpture et collectif entrepreneurial », d’après les mots de Baptiste Delengaigne, auteur de Trop tard (éd. 2042), réjouissante épopée drôle et politique. Dans son premier album, l’auteur de BD nordiste dessine à la manière d’un mangaka des personnages désuets aux idées nauséabondes, qui résonnent fortement avec la montée actuelle de l’extrême droite. Claudine ou Tintin chez les fascistes « Le personnage de Claudine a peu de profondeur, c’est un véhicule qui permet de se déplacer dans une histoire. Et le lecteur peut s’y identifier facilement, comme c’est le cas avec Tintin ou Spirou. Il acquiert une complexité malgré lui, par le biais de son prénom féminin, alors qu’il est exclusivement genré au masculin. Cette ambiguïté rend Claudine moins oubliable… C’est aussi une référence à l’héroïne de Colette, dont j’aime particulièrement les livres, et à mon grand-père Claude — j’ai une affection pour toutes les variations autour de ce prénom ! Graphiquement, je l’ai doté d’un « visage-signe » qui symbolise le premier de la classe, emprunté aux pages d’Osamu Tezuka. Éd. 2042 J’ai imaginé les Mamelouks en découvrant par hasard, sur les réseaux sociaux, l’existence de Missor : il s’agit d’un sculpteur qui a monté un atelier de reproductions et embrigadé des gens pour reproduire des statues en masse. Ils portent des moustaches ou des barbes, semblent déguisés comme au XIXᵉ siècle… et ont des liens affirmés avec l’extrême droite. J’étais alors étudiant, à la fin des années 2010, et en cours de politisation. Moi qui ai grandi dans le bassin minier dans le nord de la France, j’ai très tôt été sensible à l’altérité, et me suis demandé : comment ça se fait que ces hommes, jeunes comme moi, sensibles à l’art et à la politique comme moi, soient aussi différents de moi ? C’était un motif intéressant à explorer dans un livre. » Pour la définition graphique des personnages, j’ai emprunté à Segar, l’auteur de “Popeye”. Dessiner comme un mangaka, “un délire fétichiste” « Mon dessin est hyper référencé, et dans la galerie de mes maîtres, Tezuka tient la première place. Je l’ai découvert assez tôt, vers l’âge de 13 ans, par L’Histoire des 3 Adolf. Quel génie du dessin, qui manie si bien l’art du contraste ! J’ai dû m’obliger à arrêter de le lire car il avait trop d’influence sur moi. J’ai lu un peu plus tard Shigeru Mizuki (NonNonBâ), dont l’élasticité du trait et le travail acharné sur les décors m’ont épaté. Il y a aussi évidemment Hergé : Tintin au pays des Soviets m’a beaucoup marqué graphiquement. J’y ai puisé des règles de rythme, de cadence pour le défilement des scènes. Pour la définition graphique des personnages, j’ai emprunté à Segar, l’auteur de Popeye. J’ai eu très tôt ses héros sous les yeux, avec leurs têtes de fou, leurs bagarres, leurs coups de poing… Éd. 2042 J’ai étudié l’animation, où l’on apprend à tout cadrer pour éviter de perdre du temps et de l’argent. J’ai écrit un scénario très détaillé, comportant chaque action et les dialogues. Puis j’ai travaillé de façon traditionnelle. C’était un délire fétichiste, j’ai utilisé les outils d’auteurs de manga : le papier B4, le format traditionnel, les plumes Maru… Les lavis ont été en partie faits à l’ordinateur, après coup. » Pour trouver la façon dont mes Mamelouks parlent, je voulais des personnages névrosés de la langue. Dans la tête des influenceurs d’extrême droite « Je me suis beaucoup documenté sur la manière dont les idées d’extrême droite s’expriment sur les réseaux sociaux. J’ai visionné les vidéos de l’atelier Missor, et de l’un de ses membres qui se fait appeler en ligne “Barbare civilisé”. Ce dernier parle face caméra de rap, de musculation, de développement personnel ou de drague, avant de regretter le pourrissement des civilisations… J’ai suivi les live sur YouTube de Daniel Conversano, un néonazi assumé proche de la sphère complotiste, devenu un Trumpien convaincu. Plus que le discours policé officiel du RN, ce qui m’intéresse, ce sont ceux qui se lâchent en pensant parler uniquement à des gens acquis à leurs idées — même si je suis persuadé qu’un Jordan Bardella pense à peu près la même chose qu’eux, mais ne le dira jamais. Éd. 2042 J’ai ensuite tenté de mettre cela en perspective avec les écrits de Charles Maurras ou de Renaud Camus, qu’ils citent allègrement. Pour trouver la façon dont mes Mamelouks parlent, je me suis inspiré du Répertoire des délicatesses du théoricien du “grand remplacement”, au langage très ampoulé. Je voulais des personnages névrosés de la langue, essayant d’user d’un langage soutenu dont ils n’ont pas les codes. Un peu comme un Pascal Praud qui se prendrait pour Chateaubriand… » Trop tard, par Baptiste Delengaigne, éd. 2042, 188 p., 23 €. Livres Bande Dessinée Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus