Organisé par une entreprise spécialisée dans la déconnexion digitale à l’occasion de la sortie d’un livre, la séance de lecture collective et silencieuse s’est déroulée dans un rayon librairie après la fermeture. Reportage. Les 150 participants de la « reading party » ont trouvé place sur les poufs, matelas et coussins installés au sol. Tarannum Hussain Par Émilie Gavoille Publié le 30 mai 2026 à 16h21 Investir le sous-sol de la Fnac Bercy déserté par ses clients et ses employés après la fermeture, pour y lire affalé sur un pouf ? « Un fantasme d’enfant qui rêve de se faire enfermer dans un magasin de jouets », résume Julie, 31 ans, l’une des quelque 150 participants – à 90 % des femmes, la plupart de moins de quarante ans – de la première reading party organisée par l’enseigne de vente de produits culturels. Sur les coups de 19 heures, le rayon librairie se pare de tapis, transats, coussins et matelas voués à accueillir des lecteurs et lectrices avides de retrouver le temps de lire – et de le faire ensemble. Bouquiner plutôt que de scroller : telle est, en substance, la promesse de cette soirée – gratuite mais sur inscriptions – organisée vendredi 29 mai en partenariat avec la maison d’édition indépendante l’Iconoclaste et l’agence d’événementiel The Offline Club. Stefania Tsakiraki dirige depuis un an et demi l’antenne parisienne de l’entreprise. Une heure avant le début de l’événement, elle parachève l’installation avec une nuée de bénévoles, occupés à mettre en place de petites mallettes en aluminium qui, une fois ouvertes, dévoilent des dizaines de niches numérotées. Comme un mini-vestiaire, destiné à garder en sécurité les téléphones portables des inscrits. « Réapprendre à socialiser et à se passer de smartphone », c’est la raison d’être des activités proposées par The Offline Club, entreprise fondée en 2022 à Amsterdam et qui s’est spécialisée dans les expériences de digital détox. Une romancière et une chanteuse Arthur, 26 ans, fait la queue avec sa mère, Valérie, 59 ans, à quelques mètres du rayon high-tech où le dernier iPhone 17 s’affiche en majesté, entre promos de saison et étalage de montres connectées. Consentir à éteindre son téléphone a beau être le préalable et le b.a.-ba de la soirée, cela ne va pas sans quelques paradoxes… C’est par exemple via un post Instagram que cette enseignante en grande section de maternelle, qui pratique régulièrement le Quart d’heure de lecture national avec ses élèves, a eu vent de l’événement. Elle n’a eu aucun mal à convaincre son fils de l’y accompagner. Même si, à vrai dire, et bien qu’elle ait lu son best-seller La Tresse, ce n’est pas pour la romancière Laetitia Colombani et son dernier roman Un jour sans femme (paru le 7 mai à l’Iconoclaste), autour desquels la soirée est organisée, qu’elle a fait le déplacement, mais pour écouter la chanteuse Lisa Pariente, qui se produira un peu plus tard lors d’un showcase. Et la quinquagénaire n’est pas un cas isolé… C’est la musicienne révélée par YouTube, forte de sa « grosse commu » en ligne (208 000 followers sur Instagram) qui a rameuté une bonne partie des participant.es — l’écrivaine, elle, assume son absence des réseaux sociaux. La chanteuse Lisa Pariente, venue pour un showcase s’est prêtée à la séance de lecture collective organisée à la Fnac Bercy, vendredi 29 mai Tarannum Hussain Prune, 25 ans, est venue seule. Elle se définit comme « une grande lectrice très féministe », adore Lisa Pariente et les romans de Laetitia Colombani. « Ce n’est pas un problème pour moi de lâcher mon portable » assure-t-elle, téléphone à la main dans la file d’attente — « oui, mais c’est pour lire », glisse-t-elle avec malice. Une vidéo postée par The Offline Club autour d’une reading party organisé dans un musée lui a donné envie de tester l’expérience, et peut-être de rencontrer « des gens sur la même longueur d’ondes, qui aiment les livres et en parler ». Nées aux États-Unis dans les années 2010, les séances de lecture partagée connaissent un boom depuis l’épidémie de Covid et ses confinements, à l’image d’autres pratiques collectives autour du livre, comme les books clubs et l’arpentage, témoignant d’un désir d’inventer de nouvelles manières d’échanger et de se réunir autour d’objets littéraires et de faire face à la désaffection de la lecture chez les plus jeunes, comme l’a documenté récemment une vaste étude menée par le Centre national du livre. À lire aussi : Pourquoi les ados perdent-ils le goût de lire après 13 ans (et peut-on renverser la vapeur) ? Outre cet « événement XL » avec la Fnac, The Offline Club a déjà organisé plusieurs reading parties à Paris en partenariat avec de grandes institutions culturelles et des acteurs de l’édition. En septembre 2025, l’Opéra de Paris s’était par exemple prêté au jeu en invitant à venir lire, depuis la terrasse avec vue du 8e étage de l’Opéra Bastille, un livre gracieusement offert par les éditions Points, à l’appel de ce slogan : « Déconnectez, lisez ! ». Au printemps 2026, le Musée Cernuschi a accueilli un événement comparable coorganisé par les éditions Nathan autour d’une parution en lien avec l’art asiatique. Décliné dans toute la France Aux éditions de l’Iconoclaste, la directrice commerciale Adèle Leproux et la codirectrice de la maison Constance Beccaria ont démultiplié ce format, dans des dimensions plus modestes, pour accompagner le lancement du livre de Laetitia Colombani. Depuis mai et jusqu’en octobre, des Côtes-d’Armor à la Moselle, en passant par l’Île-de-France et l’Occitanie, une quarantaine de librairies — souvent loin des grands centres villes — vont organiser leur reading party autour du livre. Goûters, petits-déjeuners, thés littéraires… « Chaque libraire y met sa touche personnelle », commente en chuchotant Adèle Leproux, soucieuse avant tout de « faire revenir les lecteurs dans les librairies » alors que le secteur traverse une grave crise des ventes. Newsletter Le réveil culture Votre condensé quotidien de l'actualité culturelle et nos recommandations du jour. Il est presque 22 heures, l’espace lecture de la Fnac Bercy est à la fois bondé et plongé dans un silence de cathédrale, les pages se tournent bon train et la séance de lecture silencieuse va bientôt faire place à un temps de mise en commun et de discussion entre inconnus. « Les bénévoles vont circuler entre les participants pour les inciter à partager », explique Stefania Tsakiraki. Le lendemain au téléphone, Julie, qui venait avant tout pour « vivre le kiff de se faire enfermer à la Fnac » nous racontera qu’elle a lu six chapitres d’Un Jour sans femme au cours de la soirée. Et qu’après avoir recouvré son portable, elle a « échangé son whatsapp » avec ses voisines de tapis pour « poursuivre la discussion autour du roman ». Preuve que téléphone et livre font parfois bon ménage, à condition que l’un laisse vivre l’autre… Livres Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus